Honoré de

Balzac

Facino Cane

Translated by Clara Bell
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TITLE PAGE

FACINO CANE

COLOPHON

Je de­meu­rais alors dans une pe­tite rue que vous ne connais­sez sans doute pas, la rue de Les­di­guières:
elle commence à la rue Saint-An­toine, en face d’une fon­taine près de la place de la Bastille et dé­bouche dans la rue de La Ce­ri­saie.
L’amour de la science m’avait jeté dans une mansarde où je tra­vaillais pen­dant la nuit,
et je pas­sais le jour dans une bi­blio­thèque voi­sine, celle de MON­SIEUR.
Je vivais fru­ga­le­ment, j’avais accepté toutes les condi­tions de la vie mo­nastique, si néces­saire aux tra­vailleurs.
Quand il fai­sait beau, à peine me pro­me­nais-je sur le bou­le­vard Bour­don.
Une seule pas­sion m’entraî­nait en de­hors de mes ha­bi­tudes stu­dieuses; mais n’était-ce pas en­core de l’étude?
j’al­lais ob­ser­ver les mœurs du fau­bourg, ses ha­bi­tants et leurs ca­rac­tères.
Aus­si mal vêtu que les ou­vriers, indif­fé­rent au dé­co­rum, je ne les met­tais point en garde contre moi;
je pou­vais me mê­ler à leurs groupes, les voir concluant leurs marc­hés, et se dis­pu­tant à l’heure où ils quittent le tra­vail.
Chez moi l’ob­ser­va­tion était déjà de­ve­nue in­tui­tive, elle pé­né­trait l’âme sans né­gli­ger le corps;
ou plu­tôt elle sai­sis­sait si bien les dé­tails ex­té­rieurs, qu’elle al­lait sur-le-champ au delà;
elle me don­nait la fa­cul­té de vivre de la vie de l’indi­vi­du sur la­quelle elle s’exer­çait, en me permet­tant de me sub­sti­tuer à lui
comme le der­viche des Mille et une Nuits pre­nait le corps et l’âme des per­sonnes sur les­quelles il pro­non­çait cer­taines pa­roles.
Lorsque, entre onze heures et mi­nuit, je ren­con­trais un ou­vrier et sa femme re­ve­nant en­semble de l’Am­bi­gu-Co­mique,
je m’amu­sais à les suivre de­puis le bou­le­vard du Pont-aux-Choux jus­qu’au bou­le­vard Beau­marc­hais.
Ces braves gens par­laient d’abord de la pièce qu’ils avaient vue; de fil en ai­guille, ils ar­rivaient à leurs af­faires;
la mère ti­rait son en­fant par la main, sans écou­ter ni ses plaintes ni ses de­mandes;
les deux époux comp­taient l’ar­gent qui leur se­rait payé le len­de­main, ils le dé­pensaient de vingt manières dif­férentes.
C’était alors des dé­tails de mé­nage, des do­léances sur le prix ex­ces­sif des pommes de terre,
ou sur la lon­gueur de l’hi­ver et le ren­ché­ris­se­ment des mottes, des re­présen­ta­tions éner­giques sur ce qui était dû au bou­lan­ger;
en­fin des dis­cus­sions qui s’en­veni­maient, et où cha­cun d’eux dé­ployait son ca­rac­tère en mots pit­to­resques.
En en­ten­dant ces gens, je pou­vais épou­ser leur vie, je me sen­tais leurs guenilles sur le dos, je marc­hais les pieds dans leurs sou­liers per­cés;
leurs dé­si­rs, leurs be­soins, tout pas­sait dans mon âme, ou mon âme pas­sait dans la leur. C’était le rêve d’un homme éveillé.
Je m’échauf­fais avec eux contre les chefs d’ate­lier qui les ty­ran­ni­saient, ou contre les mau­vaises pra­tiques qui les fai­saient re­venir plu­sieurs fois sans les payer.
Quit­ter ses ha­bi­tudes, de­venir un autre que soi par l’ivresse des fa­cul­tés mo­rales, et jouer ce jeu à vo­lon­té, telle était ma distrac­tion.
A quoi dois-je ce don? Est-ce une se­conde vue? est-ce une de ces qua­li­tés dont l’abus mè­ne­rait à la fo­lie?
Je n’ai jamais re­cher­ché les causes de cette puis­sance; je la pos­sède et m’en sers, voi­là tout.

Honoré de Balzac
Facino Cane
Bilingual Edition
Translated by Clara Bell

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