Marcel

Proust

Du côté de chez Swann

À la recherche du temps perdu

Swann’s Way

Remembrance of Things Past

Translated by C. K. Scott Moncrieff
Alignment and Amendments © Doppeltext 2012

TITLE PAGE

COMBRAY I

COMBRAY II

UN AMOUR DE SWANN

NOMS DE PAYS: LE NOM

COLOPHON

À mon­sieur Gaston Calmette
Comme un té­moi­gnage de pro­fonde
et af­fec­tueuse re­con­nais­sance.
Mar­cel Proust.

COMBRAY I

Long­temps, je me suis cou­ché de bonne heure. Par­fois, à peine ma bou­gie éteinte,
mes yeux se fer­maient si vite que je n’avais pas le temps de me dire: «Je m’en­dors.»
Et, une demi-heure après, la pen­sée qu’il était temps de cher­cher le sommeil m’éveillait;
je vou­lais po­ser le vo­lume que je croyais avoir dans les mains et souf­fler ma lu­mière;
je n’avais pas ces­sé en dor­mant de faire des ré­flexions sur ce que je ve­nais de lire,
mais ces ré­flexions avaient pris un tour un peu par­ti­cu­lier; il me sem­blait que j’étais moi-même ce dont par­lait l’ou­vrage:
une église, un qua­tuor, la riva­li­té de Fran­çois Ier et de Charles-Quint. Cette croyance sur­vivait pen­dant quelques se­condes à mon ré­veil;
elle ne cho­quait pas ma rai­son, mais pe­sait comme des écailles sur mes yeux et les em­pê­chait de se rendre compte que le bou­geoir n’était plus allu­mé.
Puis elle commen­çait à me de­venir in­intelli­gible, comme après la mé­tempsy­cose les pen­sées d’une existence an­té­rieure;
le su­jet du livre se dé­tac­hait de moi, j’étais libre de m’y ap­pli­quer ou non;
aus­si­tôt je re­cou­vrais la vue et j’étais bien éton­né de trou­ver au­tour de moi une obs­cu­ri­té,
douce et re­po­sante pour mes yeux, mais peut-être plus en­core pour mon es­prit,
à qui elle appa­rais­sait comme une chose sans cause, in­com­pré­hen­sible, comme une chose vrai­ment obs­cure.
Je me de­man­dais quelle heure il pou­vait être; j’en­ten­dais le sif­fle­ment des trains
qui, plus ou moins éloi­gné, comme le chant d’un oi­seau dans une fo­rêt, rele­vant les distances,
me dé­crivait l’éten­due de la cam­pagne dé­serte où le voya­geur se hâte vers la sta­tion pro­chaine;
et le pe­tit che­min qu’il suit va être gra­vé dans son souvenir par l’ex­ci­ta­tion qu’il doit à des lieux nou­veaux,
à des actes in­ac­cou­tu­més, à la cau­se­rie récente et aux adieux sous la lampe étran­gère
qui le suivent en­core dans le si­lence de la nuit, à la dou­ceur pro­chaine du re­tour.
J’ap­puyais ten­dre­ment mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre en­fance.
Je frot­tais une allumette pour re­gar­der ma montre. Bien­tôt mi­nuit.
C’est l’instant où le malade, qui a été ob­li­gé de par­tir en voyage et a dû cou­cher dans un hô­tel in­con­nu,
ré­veillé par une crise, se ré­jouit en aper­ce­vant sous la porte une raie de jour.
Quel bon­heur! c’est déjà le ma­tin! Dans un mo­ment les do­mestiques se­ront le­vés, il pour­ra son­ner, on vien­dra lui por­ter se­cours.
L’es­pé­rance d’être sou­la­gé lui donne du cou­rage pour souf­frir.
Juste­ment il a cru en­tendre des pas; les pas se rap­prochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a dispa­ru.
C’est mi­nuit; on vient d’éteindre le gaz; le der­nier do­mestique est par­ti et il fau­dra res­ter toute la nuit à souf­frir sans re­mède.
Je me ren­dor­mais, et par­fois je n’avais plus que de courts ré­veils d’un instant,
le temps d’en­tendre les cra­que­ments or­ganiques des boi­se­ries, d’ou­vrir les yeux pour fixer le ka­léi­do­scope de l’obs­cu­ri­té,
de goû­ter grâce à une lueur mo­men­ta­née de conscience le sommeil où étaient plon­gés les meubles, la chambre,
le tout dont je n’étais qu’une pe­tite par­tie et à l’in­sen­si­bi­li­té du­quel je re­tour­nais vite m’unir.
Ou bien en dor­mant j’avais re­joint sans ef­fort un âge à jamais ré­vo­lu de ma vie pri­mi­tive,
re­trou­vé telle de mes ter­reurs en­fantines comme celle que mon grand-oncle me ti­rât par mes boucles
et qu’avait dissi­pée le jour — date pour moi d’une ère nou­velle — où on les avait cou­pées.
J’avais ou­blié cet événe­ment pen­dant mon sommeil,
j’en re­trou­vais le souvenir aus­si­tôt que j’avais réus­si à m’éveiller pour échap­per aux mains de mon grand-oncle,
mais par me­sure de pré­cau­tion j’en­tou­rais com­plè­te­ment ma tête de mon oreiller avant de re­tour­ner dans le monde des rêves.
Quel­que­fois, comme Ève na­quit d’une côte d’Adam, une femme nais­sait pen­dant mon sommeil d’une fausse po­si­tion de ma cuisse.
For­mée du plai­sir que j’étais sur le point de goû­ter, je m’ima­gi­nais que c’était elle qui me l’of­frait.
Mon corps qui sen­tait dans le sien ma propre cha­leur vou­lait s’y re­joindre, je m’éveillais.
Le reste des hu­mains m’appa­rais­sait comme bien loin­tain au­près de cette femme que j’avais quit­tée, il y avait quelques mo­ments à peine;
ma joue était chaude en­core de son baiser, mon corps cour­ba­tu­ré par le poids de sa taille.
Si, comme il ar­rivait quel­que­fois, elle avait les traits d’une femme que j’avais connue dans la vie, j’al­lais me don­ner tout en­tier à ce but: la re­trou­ver,
comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité dé­si­rée
et s’ima­ginent qu’on peut goû­ter dans une réa­li­té le charme du songe.
Peu à peu son souvenir s’éva­nouis­sait, j’avais ou­blié la fille de mon rêve.
Un homme qui dort tient en cercle au­tour de lui le fil des heures, l’ordre des an­nées et des mondes.
Il les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en une se­conde le point de la terre qu’il oc­cupe,
le temps qui s’est écou­lé jus­qu’à son ré­veil; mais leurs rangs peuvent se mê­ler, se rompre.
Que vers le ma­tin après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une pos­ture trop dif­férente
de celle où il dort ha­bi­tuel­le­ment, il suf­fit de son bras sou­le­vé pour ar­rê­ter et faire re­cu­ler le so­leil,
et à la pre­mière mi­nute de son ré­veil, il ne sau­ra plus l’heure, il estime­ra qu’il vient à peine de se cou­cher.
Que s’il s’as­sou­pit dans une po­si­tion en­core plus dé­pla­cée et di­ver­gente, par exemple après dî­ner as­sis dans un fau­teuil,
alors le bou­le­ver­se­ment sera com­plet dans les mondes désor­bi­tés, le fau­teuil ma­gique le fera voya­ger à toute vi­tesse dans le temps et dans l’espace,
et au mo­ment d’ou­vrir les pau­pières, il se croi­ra cou­ché quelques mois plus tôt dans une autre cont­rée.
Mais il suf­fi­sait que, dans mon lit même, mon sommeil fût pro­fond et dé­ten­dît en­tiè­re­ment mon es­prit;
alors ce­lui-ci lâ­chait le plan du lieu où je m’étais en­dormi, et quand je m’éveillais au mi­lieu de la nuit,
comme j’igno­rais où je me trou­vais, je ne sa­vais même pas au pre­mier instant qui j’étais;
j’avais seule­ment dans sa sim­pli­ci­té pre­mière le sen­ti­ment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un ani­mal;
j’étais plus dé­nué que l’homme des ca­vernes;
mais alors le souvenir — non en­core du lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais ha­bi­tés
et où j’au­rais pu être — ve­nait à moi comme un se­cours d’en haut pour me ti­rer du néant d’où je n’au­rais pu sor­tir tout seul;
je pas­sais en une se­conde par-des­sus des siècles de ci­vi­li­sa­tion, et l’image confu­sé­ment entre­vue de lampes à pé­trole,
puis de che­mises à col ra­bat­tu, re­com­po­sait peu à peu les traits ori­gi­naux de mon moi.

Marcel Proust
Du côté de chez Swann / Swann’s Way
Bilingual Edition
Translated by C. K. Scott Moncrieff

This is an enhanced ebook. Click or tap on the text to display the translation.

Both the original work and the translation are in the public domain. All rights for the aligned bilingual editions and for the amended translations are owned by Doppeltext.

We offer many other innovative bilingual titles. Visit www.doppeltext.com to learn more.

We welcome your feedback and questions.

Doppeltext
Igor Kogan & Tatiana Zelenska
Karwendelstr. 25
81369 Munich
Germany
+49-89-76 75 55 34
www.doppeltext.com
info@doppeltext.com