Guy de

Maupassant

Boule de Suif

Alignment and Amendments © Doppeltext 2012

TITLE PAGE

BOULE DE SUIF

COLOPHON

Pen­dant plu­sieurs jours de suite des lam­beaux d’ar­mée en dé­route avaient tra­ver­sé la ville.
Ce n’était point de la troupe, mais des hordes dé­ban­dées.
Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uni­formes en guenilles, et ils avan­çaient d’une allure molle, sans dra­peau, sans ré­gi­ment.
Tous sem­blaient ac­ca­blés, érein­tés, in­ca­pables d’une pen­sée ou d’une ré­so­lu­tion,
marc­hant seule­ment par ha­bi­tude, et tom­bant de fa­tigue si­tôt qu’ils s’ar­rê­taient.
On voyait sur­tout des mo­bi­li­sés, gens pa­ci­fiques, ren­tiers tran­quilles, pliant sous le poids du fu­sil;
des pe­tits moblots alertes, fa­ciles à l’épou­vante et prompts à l’en­thou­siasme, prêts à l’at­taque comme à la fuite;
puis, au mi­lieu d’eux, quelques cu­lottes rouges, dé­bris d’une di­vi­sion mou­lue dans une grande ba­taille;
des ar­tilleurs sombres ali­gnés avec ces fan­tas­sins di­vers;
et, par­fois, le casque brillant d’un dra­gon au pied pe­sant qui suivait avec peine la marche plus lé­gère des li­gnards.
Des lé­gions de francs-ti­reurs aux ap­pel­la­tions hé­roïques:
«les Ven­geurs de la dé­faite — les Ci­toyens de la tombe — les Par­ta­geurs de la mort» — pas­saient à leur tour, avec des airs de ban­dits.
Leurs chefs, an­ciens commer­çants en drap ou en graines, ex-marc­hands de suif ou de sa­von, guer­riers de cir­constance,
nom­més of­fi­ciers pour leurs écus ou la lon­gueur de leurs moustaches,
cou­verts d’armes, de flanelle et de ga­lons, par­laient d’une voix re­ten­tis­sante, dis­cu­taient plans de cam­pagne,
et pré­ten­daient sou­tenir seuls la France ago­ni­sante sur leurs épaules de fan­fa­rons;
mais ils re­dou­taient par­fois leurs propres sol­dats, gens de sac et de corde, sou­vent braves à ou­trance, pillards et dé­bau­chés.
Les Prus­siens al­laient entrer dans Rouen, di­sait-on.
La Garde na­tio­nale qui, de­puis deux mois, fai­sait des re­con­nais­sances très prudentes dans les bois voi­sins,
fu­sillant par­fois ses propres sen­ti­nelles, et se pré­pa­rant au com­bat
quand un pe­tit la­pin re­muait sous des brous­sailles, était rent­rée dans ses foyers.
Ses armes, ses uni­formes, tout son at­ti­rail meur­trier,
dont elle épou­van­tait na­guère les bornes des routes na­tio­nales à trois lieues à la ronde, avaient subi­te­ment dispa­ru.
Les der­niers sol­dats fran­çais ve­naient en­fin de tra­ver­ser la Seine pour ga­gner Pont-Au­de­mer par Saint-Se­ver et Bourg-Achard;
et, marc­hant après tous, le gé­né­ral déses­péré, ne pou­vant rien ten­ter avec ces loques dispa­rates,
éper­du lui-même dans la grande dé­bâcle d’un peuple ha­bi­tué à vaincre et dé­sastreu­se­ment bat­tu mal­gré sa bra­voure lé­gen­daire, s’en al­lait à pied, entre deux of­fi­ciers d’or­don­nance.
Puis un calme pro­fond, une at­tente épou­van­tée et si­len­cieuse avaient pla­né sur la cité.
Beau­coup de bour­geois be­don­nants, émas­cu­lés par le commerce, at­ten­daient an­xieu­se­ment les vain­queurs,
trem­blant qu’on ne consi­dé­rât comme une arme leurs broches à rô­tir ou leurs grands cou­teaux de cui­sine.
La vie sem­blait ar­rê­tée; les boutiques étaient closes, la rue muette.
Quel­que­fois un ha­bi­tant, inti­mi­dé par ce si­lence, fi­lait ra­pi­de­ment le long des murs.
L’an­goisse de l’at­tente fai­sait dé­si­rer la ve­nue de l’en­ne­mi.

Guy de Maupassant
Boule de Suif
Bilingual Edition

This is an enhanced ebook. Click or tap on the text to display the translation.

Both the original work and the translation are in the public domain. All rights for the aligned bilingual editions and for the amended translations are owned by Doppeltext.

We offer many other innovative bilingual titles. Visit www.doppeltext.com to learn more.

We welcome your feedback and questions.

Doppeltext
Igor Kogan & Tatiana Zelenska
Karwendelstr. 25
81369 Munich
Germany
+49-89-76 75 55 34
www.doppeltext.com
info@doppeltext.com