Gustave

Flaubert

Novembre

Fragments de style quelconque

November

Fragmente beliebigen Stils

Übersetzt von Ernst Wilhelm Fischer
Synchronisation und Ergänzungen © Doppeltext 2012

TITELBLATT

NOVEMBRE

IMPRESSUM

«Pour… niai­ser et fan­tasti­quer»
Mon­taigne
J’aime l’au­tomne, cette triste sai­son va bien aux souvenirs.
Quand les arbres n’ont plus de feuilles, quand le ciel conserve en­core au cré­pus­cule la teinte rousse qui dore l’herbe fa­née,
il est doux de re­gar­der s’éteindre tout ce qui na­guère en­core brû­lait en vous.
Je viens de rentrer de ma pro­me­nade dans les prai­ries vides, au bord des fos­sés froids où les saules se mirent;
le vent fai­sait sif­fler leurs branches dé­pouillées, quel­que­fois il se tai­sait, et puis re­commen­çait tout à coup;
alors les pe­tites feuilles qui res­tent at­tac­hées aux brous­sailles trem­blaient de nou­veau, l’herbe fris­son­nait en se pen­chant sur terre,
tout sem­blait de­venir plus pâle et plus gla­cé;
à l’ho­ri­zon le disque du so­leil se per­dait dans la cou­leur blanche du ciel, et le pé­né­trait alen­tour d’un peu de vie ex­pi­rante. J’avais froid et presque peur.
Je me suis mis à l’abri der­rière un mon­ti­cule de ga­zon, le vent avait ces­sé.
Je ne sais pour­quoi, comme j’étais là, as­sis par terre, ne pensant à rien et re­gar­dant au loin la fu­mée qui sor­tait des chaumes,
ma vie en­tière s’est pla­cée de­vant moi comme un fan­tôme,
et l’amer par­fum des jours qui ne sont plus m’est re­ve­nu avec l’odeur de l’herbe sé­chée et des bois morts;
mes pauvres an­nées ont re­pas­sé de­vant moi, comme em­por­tées par l’hi­ver dans une tour­mente la­men­table;
quelque chose de ter­rible les rou­lait dans mon souvenir, avec plus de fu­rie que la brise ne fai­sait cou­rir les feuilles dans les sen­tiers pai­sibles;
une iro­nie étrange les frô­lait et les re­tour­nait pour mon spec­tacle,
et puis toutes s’en­vo­laient en­semble et se per­daient dans un ciel morne.
Elle est triste, la sai­son où nous sommes: on di­rait que la vie va s’en al­ler avec le so­leil, le fris­son vous court dans le cœur comme sur la peau,
tous les bruits s’éteignent, les ho­ri­zons pâ­lissent, tout va dormir ou mou­rir.
Je voyais tan­tôt les vaches rentrer, elles beu­glaient en se tour­nant vers le cou­chant,
le pe­tit gar­çon qui les chas­sait de­vant lui avec une ronce gre­lot­tait sous ses ha­bits de toile,
elles glis­saient sur la boue en re­descen­dant la côte, et écra­saient quelques pommes res­tées dans l’herbe.
Le so­leil je­tait un der­nier adieu der­rière les collines confon­dues, les lu­mières des mai­sons s’allu­maient dans la val­lée,
et la lune, l’astre de la ro­sée, l’astre des pleurs, commen­çait à se dé­cou­vrir dans les nuages et à montrer sa pâle fi­gure.
J’ai sa­vou­ré lon­gue­ment ma vie per­due;
je me suis dit avec joie que ma jeu­nesse était pas­sée, car c’est une joie de sen­tir le froid vous venir au cœur,
et de pou­voir dire, le tâ­tant de la main comme un foyer qui fume en­core: il ne brûle plus.
J’ai re­pas­sé len­te­ment dans toutes les choses de ma vie,
idées, pas­sions, jours d’em­por­te­ment, jours de deuil, bat­te­ments d’espoir, dé­chi­re­ments d’an­goisse.
J’ai tout revu, comme un homme qui vi­site les ca­ta­combes et qui re­garde len­te­ment, des deux cô­tés, des morts ran­gés après des morts.
À comp­ter les an­nées ce­pen­dant, il n’y a pas long­temps que je suis né,
mais j’ai à moi des souvenirs nom­breux dont je me sens ac­ca­blé, comme le sont les vieillards de tous les jours qu’ils ont vécus;
il me semble quel­que­fois que j’ai duré pen­dant des siècles et que mon être ren­ferme les dé­bris de mille existences pas­sées.
Pour­quoi cela? Ai-je aimé? ai-je haï? ai-je cher­ché quelque chose? j’en doute en­core;
j’ai vécu en de­hors de tout mou­ve­ment, de toute ac­tion, sans me re­muer, ni pour la gloire, ni pour le plai­sir, ni pour la science, ni pour l’ar­gent.
De tout ce qui va suivre per­sonne n’a rien su, et ceux qui me voyaient chaque jour, pas plus que les autres;
ils étaient, par rap­port à moi, comme le lit sur le­quel je dors et qui ne sait rien de mes songes.
Et d’ailleurs, le cœur de l’homme n’est-il pas une énorme so­li­tude où nul ne pé­nètre?
les pas­sions qui y viennent sont comme les voya­geurs dans le dé­sert du Sa­ha­ra, elles y meurent étouf­fées, et leurs cris ne sont point en­ten­dus au-delà.

Gustave Flaubert
Novembre / November
Zweisprachige Ausgabe
Übersetzt von Ernst Wilhelm Fischer

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