Guy de

Maupassant

Les sœurs Rondoli

et autres nouvelles

Die Schwestern Rondoli

und andere Novellen

Übersetzt von Georg Freiherr von Ompteda
Synchronisation und Ergänzungen © Doppeltext 2012

TITELBLATT

LES SŒURS RONDOLI

LA PATRONNE

LE PETIT FÛT

LUI

MON ONCLE SOSTHÈNE

LE MAL D’ANDRÉ

LE PAIN MAUDIT

LE CAS DE MME LUNEAU

UN SAGE

LE PARAPLUIE

LE VERROU

RENCONTRE

SUICIDES

DÉCORÉ

CHÂLI

IMPRESSUM

LES SŒURS RONDOLI

I

Non, dit Pierre Jou­ve­net, je ne connais pas l’Ita­lie, et pour­tant j’ai ten­té deux fois d’y pé­né­trer,
mais je me suis trou­vé ar­rê­té à la fron­tière de telle sorte qu’il m’a tou­jours été impos­sible de m’avan­cer plus loin.
Et pour­tant ces deux ten­ta­tives m’ont don­né une idée char­mante des mœurs de ce beau pays.
Il me reste à connaître les villes, les mu­sées, les chefs-d’œuvre dont cette terre est peu­plée.
J’es­saye­rai de nou­veau, au pre­mier jour, de m’aven­tu­rer sur ce ter­ri­toire in­fran­chis­sable.
— Vous ne com­pre­nez pas? — Je m’ex­plique.
C’est en 1874 que le dé­sir me vint de voir Venise, Flo­rence, Rome et Naples.
Ce goût me prit vers le 15 juin, alors que la sève vio­lente du printemps vous met au cœur des ardeurs de voyage et d’amour.
Je ne suis pas voya­geur ce­pen­dant. Chan­ger de place me paraît une ac­tion in­utile et fa­ti­gante.
Les nuits en che­min de fer, le sommeil se­coué des wa­gons avec des dou­leurs dans la tête et des cour­ba­tures dans les membres,
les ré­veils érein­tés dans cette boîte rou­lante, cette sensa­tion de crasse sur la peau, ces sa­le­tés vo­lantes qui vous poudrent les yeux et le poil,
ce par­fum de char­bon dont on se nour­rit, ces dî­ners exé­crables dans le cou­rant d’air des buf­fets sont, à mon avis, de dé­testables commen­ce­ments pour une par­tie de plai­sir.
Après cette in­tro­duc­tion du Ra­pide, nous avons les tristesses de l’hô­tel, du grand hô­tel plein de monde et si vide,
la chambre in­con­nue, na­vrante, le lit suspect!
— Je tiens à mon lit plus qu’à tout. Il est le sanc­tuaire de la vie.
On lui livre nue sa chair fa­ti­guée pour qu’il la ranime et la re­pose dans la blan­cheur des draps et dans la cha­leur des du­vets.
C’est là que nous trou­vons les plus douces heures de l’existence, les heures d’amour et de sommeil.
Le lit est sa­cré. Il doit être res­pec­té, vé­né­ré par nous, et aimé comme ce que nous avons de meilleur et de plus doux sur la terre.
Je ne puis sou­le­ver le drap d’un lit d’hô­tel sans un fris­son de dé­goût.
Qu’a-t-on fait là de­dans, l’autre nuit? Quels gens mal­propres, ré­pu­gnants ont dormi sur ces ma­te­las.
Et je pense à tous les êtres af­freux qu’on cou­doie chaque jour, aux vi­lains bos­sus,
aux chairs bour­geon­neuses, aux mains noires, qui font son­ger aux pieds et au reste.
Je pense à ceux dont la ren­contre vous jette au nez des odeurs écœurantes d’ail ou d’hu­mani­té.
Je pense aux dif­formes, aux pu­rulents, aux sueurs des malades, à toutes les lai­deurs et à toutes les sa­le­tés de l’homme.
Tout cela a pas­sé dans ce lit où je vais dormir. J’ai mal au cœur en glis­sant mon pied de­dans.
Et les dî­ners d’hô­tel, les longs dî­ners de table d’hôte au mi­lieu de toutes ces per­sonnes as­som­mantes ou gro­tesques;
et les af­freux dî­ners so­li­taires à la pe­tite table du res­tau­rant en face d’une pauvre bou­gie coif­fée d’un abat-jour.
Et les soirs na­vrants dans la cité igno­rée? Connais­sez-vous rien de plus la­men­table que la nuit qui tombe sur une ville étran­gère?
On va de­vant soi au mi­lieu d’un mou­ve­ment, d’une agi­ta­tion qui semblent sur­pre­nants comme ceux de songes.
On re­garde ces fi­gures qu’on n’a jamais vues, qu’on ne re­ver­ra jamais; on écoute ces voix par­ler de choses
qui vous sont indif­férentes, en une langue qu’on ne com­prend même point.
On éprouve la sensa­tion atroce de l’être per­du. On a le cœur ser­ré, les jambes molles, l’âme af­fais­sée.
On marche comme si on fuyait, on marche pour ne pas rentrer dans l’hô­tel où on se trou­ve­rait plus per­du en­core
parce qu’on y est chez soi, dans le chez soi payé de tout le monde, et on fi­nit par tom­ber sur la chaise d’un café illu­mi­né,
dont les do­rures et les lu­mières vous ac­cablent mille fois plus que les ombres de la rue.
Alors, de­vant le bock ba­veux ap­por­té par un gar­çon qui court, on se sent si abo­mi­na­ble­ment seul
qu’une sorte de fo­lie vous sai­sit, un be­soin de par­tir, d’al­ler autre part, n’importe où,
pour ne pas res­ter là, de­vant cette table de marbre et sous ce lustre écla­tant.
Et on s’aper­çoit sou­dain qu’on est vrai­ment et tou­jours et par­tout seul au monde,
mais que, dans les lieux connus, les cou­doie­ments fa­mi­liers vous donnent seule­ment l’illu­sion de la fra­ter­ni­té hu­maine.
C’est en ces heures d’aban­don, de noir iso­le­ment dans les ci­tés loin­taines qu’on pense lar­ge­ment, clai­re­ment, et pro­fon­dé­ment.
C’est alors qu’on voit bien toute la vie d’un seul coup d’œil en de­hors de l’op­tique d’es­pé­rance éter­nelle,
en de­hors de la trom­pe­rie des ha­bi­tudes prises et de l’at­tente du bon­heur tou­jours rêvé.
C’est en al­lant loin qu’on com­prend bien comme tout est proche et court et vide;
c’est en cher­chant l’in­con­nu qu’on s’aper­çoit bien comme tout est mé­diocre et vite fini;
c’est en par­cou­rant la terre qu’on voit bien comme elle est pe­tite et sans cesse à peu près pareille.
Oh! les soi­rées sombres de marche au ha­sard par des rues igno­rées, je les connais. J’ai plus peur d’elles que de tout.
Aus­si comme je ne vou­lais pour rien par­tir seul en ce voyage d’Ita­lie je déci­dai à m’ac­com­pa­gner mon ami Paul Pavilly.

Guy de Maupassant
Les sœurs Rondoli / Die Schwestern Rondoli
Zweisprachige Ausgabe
Übersetzt von Georg Freiherr von Ompteda

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