Guy de

Maupassant

Clair de Lune

et autres nouvelles

Mondschein

und andere Novellen

Übersetzt von Georg Freiherr von Ompteda
Synchronisation und Ergänzungen © Doppeltext 2012

TITELBLATT

CLAIR DE LUNE

UN COUP D’ÉTAT

LE LOUP

L’ENFANT

CONTE DE NOËL

LA REINE HORTENSE

LE PARDON

LA LÉGENDE DU MONT SAINT-MICHEL

MADEMOISELLE COCOTTE

LES BIJOUX

APPARITION

LA PORTE

LE PÈRE

MOIRON

NOS LETTRES

LA NUIT: CAUCHEMAR

IMPRESSUM

CLAIR DE LUNE

Il por­tait bien son nom de ba­taille, l’abbé Ma­ri­gnan. C’était un grand prêtre maigre, fa­na­tique, d’âme tou­jours exal­tée, mais droite.
Toutes ses croyances étaient fixes, sans jamais d’os­cil­la­tions.
Il s’ima­gi­nait sin­cè­re­ment connaître son Dieu, pé­né­trer ses des­seins, ses vo­lon­tés, ses inten­tions.
Quand il se pro­me­nait à grands pas dans l’al­lée de son pe­tit pres­by­tère de cam­pagne, quel­que­fois une inter­ro­ga­tion se dres­sait dans son es­prit: «Pour­quoi Dieu a-t-il fait cela?»
Et il cher­chait obsti­né­ment, pre­nant en sa pen­sée la place de Dieu, et il trou­vait presque tou­jours.
Ce n’est pas lui qui eût mur­mu­ré dans un élan de pieuse hu­mi­li­té: «Sei­gneur, vos des­seins sont im­pé­né­trables!»
Il se di­sait: «Je suis le ser­vi­teur de Dieu je dois connaître ses rai­sons d’agir, et les de­vi­ner si je ne les connais pas.»
Tout lui parais­sait créé dans la na­ture avec une lo­gique ab­so­lue et ad­mi­rable. Les «Pour­quoi» et les «Parce que» se balan­çaient tou­jours.
Les au­rores étaient faites pour rendre joyeux les ré­veils, les jours pour mû­rir les mois­sons,
les pluies pour les ar­ro­ser, les soirs pour pré­pa­rer au sommeil et les nuits sombres pour dormir.
Les quatre sai­sons cor­respon­daient par­fai­te­ment à tous les be­soins de l’agri­cul­ture;
et jamais le soup­çon n’au­rait pu venir au prêtre que la na­ture n’a point d’inten­tions
et que tout ce qui vit s’est plié, au contraire, aux dures néces­si­tés des époques, des cli­mats et de la ma­tière.
Mais il haïs­sait la femme, il la haïs­sait in­cons­ciem­ment, et la mé­pri­sait par instinct.
Il ré­pé­tait sou­vent la pa­role du Christ: «Femme, qu’y a-t-il de com­mun entre vous et moi?» et il ajou­tait:
«On di­sait que Dieu lui-même se sen­tait mécon­tent de cette œuvre-là.»
La femme était bien pour lui l’en­fant douze fois impure dont parle le poète.
Elle était le ten­ta­teur qui avait entraî­né le pre­mier homme et qui conti­nuait tou­jours son œuvre de dam­na­tion,
l’être faible, dan­ge­reux, mysté­rieu­se­ment trou­blant. Et plus en­core que leur corps de per­di­tion, il haïs­sait leur âme ai­mante.
Sou­vent il avait sen­ti leur ten­dresse at­tac­hée à lui et, bien qu’il se sût in­at­ta­quable, il s’exas­pé­rait de ce be­soin d’aimer qui frémis­sait tou­jours en elles.
Dieu, à son avis, n’avait créé la femme que pour ten­ter l’homme et l’éprou­ver.
Il ne fal­lait ap­pro­cher d’elle qu’avec des pré­cau­tions dé­fen­sives, et les craintes qu’on a des pièges.
Elle était, en ef­fet, toute pareille à un piège avec ses bras ten­dus et ses lèvres ou­vertes vers l’homme.
Il n’avait d’indulgence que pour les reli­gieuses que leur vœu ren­dait in­of­fen­sives; mais il les trai­tait du­re­ment quand même,
parce qu’il la sen­tait tou­jours vivante au fond de leur cœur en­chaî­né, de leur cœur hu­mi­lié, cette éter­nelle ten­dresse
qui ve­nait en­core à lui, bien qu’il fût un prêtre.
Il la sen­tait dans leurs re­gards plus mouillés de pié­té que les re­gards des moines, dans leurs ex­tases où leur sexe se mê­lait,
dans leurs élans d’amour vers le Christ, qui l’indi­gnaient parce que c’était de l’amour de femme, de l’amour char­nel;
il la sen­tait, cette ten­dresse mau­dite, dans leur do­ci­li­té même, dans la dou­ceur de leur voix en lui par­lant,
dans leurs yeux bais­sés, et dans leurs larmes ré­si­gnées quand il les re­pre­nait avec ru­desse.
Et il se­couait sa sou­tane en sor­tant des portes du couvent, et il s’en al­lait en al­lon­geant les jambes comme s’il avait fui de­vant un dan­ger.
Il avait une nièce qui vivait avec sa mère dans une pe­tite mai­son voi­sine. Il s’achar­nait à en faire une sœur de cha­ri­té.
Elle était jo­lie, écer­ve­lée et mo­queuse.
Quand l’abbé ser­mon­nait, elle riait; et quand il se fâ­chait contre elle, elle l’em­bras­sait avec vé­hé­mence, le ser­rant contre son cœur,
tan­dis qu’il cher­chait in­vo­lon­tai­re­ment à se dé­ga­ger de cette étreinte qui lui fai­sait goû­ter ce­pen­dant une joie douce,
éveillant au fond de lui cette sensa­tion de pater­ni­té qui sommeille en tout homme.
Sou­vent il lui par­lait de Dieu, de son Dieu, en marc­hant à côté d’elle par les che­mins des champs.
Elle ne l’écou­tait guère et re­gar­dait le ciel, les herbes, les fleurs, avec un bon­heur de vivre qui se voyait dans ses yeux.
Quel­que­fois elle s’élan­çait pour at­tra­per une bête vo­lante, et s’écriait en la rap­por­tant: «Re­garde, mon oncle, comme elle est jo­lie; j’ai en­vie de l’em­bras­ser.»
Et ce be­soin d’«em­bras­ser des mouches» ou des grains de li­las in­quié­tait, ir­ri­tait, sou­le­vait le prêtre,
qui re­trou­vait en­core là cette in­dé­ra­ci­nable ten­dresse qui germe tou­jours au cœur des femmes.
Puis, voi­là qu’un jour l’épouse du sa­cristain, qui fai­sait le mé­nage de l’abbé Ma­ri­gnan, lui ap­prit avec pré­cau­tion que sa nièce avait un amou­reux.
Il en res­sen­tit une émo­tion ef­froyable, et il de­meu­ra suf­fo­qué, avec du sa­von plein la fi­gure, car il était en train de se ra­ser.
Quand il se re­trou­va en état de ré­flé­chir et de par­ler, il s’écria:
«Ce n’est pas vrai, vous men­tez, Mé­lanie!»

Guy de Maupassant
Clair de Lune / Mondschein
Zweisprachige Ausgabe
Übersetzt von Georg Freiherr von Ompteda

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