Honoré de

Balzac

Un grand homme de province à Paris

Ein grosser Mann aus der Provinz in Paris

Übersetzt von Hedwig Lachmann
Synchronisation und Ergänzungen © Doppeltext 2012

TITELBLATT

UN GRAND HOMME DE PROVINCE À PARIS

IMPRESSUM

Ni Lucien, ni ma­dame de Bar­ge­ton, ni Gen­til, ni Al­ber­tine, la femme de chambre,
ne par­lèrent jamais des événe­ments de ce voyage;
mais il est à croire que la pré­sence conti­nuelle des gens le ren­dit fort maus­sade pour un amou­reux
qui s’at­ten­dait à tous les plai­sirs d’un en­lè­ve­ment.
Lucien, qui al­lait en poste pour la pre­mière fois de sa vie, fut très-éba­hi
de voir se­mer sur la route d’An­gou­lême à Pa­ris presque toute la somme qu’il desti­nait à sa vie d’une an­née.
Comme les hommes qui unissent les grâces de l’en­fance à la force du ta­lent,
il eut le tort d’ex­primer ses naïfs éton­ne­ments à l’aspect des choses nou­velles pour lui.
Un homme doit bien étu­dier une femme avant de lui lais­ser voir ses émo­tions et ses pen­sées comme elles se pro­duisent.
Une maî­tresse aus­si tendre que grande sou­rit aux en­fantillages et les com­prend;
mais pour peu qu’elle ait de la vani­té, elle ne par­donne pas à son amant de s’être montré en­fant, vain ou pe­tit.
Beau­coup de femmes portent une si grande exa­gé­ra­tion dans leur culte, qu’elles veulent tou­jours trou­ver un dieu dans leur idole;
tan­dis que celles qui aiment un homme pour lui-même avant de l’aimer pour elles, adorent ses pe­ti­tesses au­tant que ses gran­deurs.
Lucien n’avait pas en­core de­vi­né que chez ma­dame de Bar­ge­ton l’amour était gref­fé sur l’or­gueil.
Il eut le tort de ne pas s’ex­pli­quer cer­tains sou­rires qui échap­pèrent à Louise du­rant ce voyage, quand,
au lieu de les contenir, il se lais­sait al­ler à ses gen­tillesses de jeune rat sor­ti de son trou.
Les voya­geurs dé­bar­quèrent à l’hô­tel du Gaillard-Bois, rue de l’Échelle, avant le jour.
Les deux amants étaient si fa­ti­gués l’un et l’autre, qu’avant tout Louise vou­lut se cou­cher et se cou­cha,
non sans avoir or­don­né à Lucien de de­man­der une chambre au-des­sus de l’appar­te­ment qu’elle prit. Lucien dormit jus­qu’à quatre heures du soir.
Ma­dame de Bar­ge­ton le fit éveiller pour dî­ner, il s’ha­billa préci­pi­tam­ment en ap­pre­nant l’heure,
et trou­va Louise dans une de ces ignobles chambres qui sont la honte de Pa­ris,
où, mal­gré tant de pré­ten­tions à l’élé­gance, il n’existe pas en­core un seul hô­tel où tout voya­geur riche puisse re­trou­ver son chez soi.
Quoi­qu’il eût sur les yeux ces nuages que laisse un brusque ré­veil, Lucien ne re­con­nut pas sa Louise dans cette chambre froide, sans so­leil,
à ri­deaux pas­sés, dont le car­reau frot­té sem­blait mi­sé­rable,
où le meuble était usé, de mau­vais goût, vieux ou d’oc­ca­sion. Il est en ef­fet cer­taines per­sonnes
qui n’ont plus ni le même aspect ni la même va­leur, une fois sé­pa­rées des fi­gures, des choses, des lieux qui leur servent de cadre.
Les phy­sio­no­mies vivantes ont une sorte d’at­mo­sphère qui leur est propre,
comme le clair-obs­cur des ta­bleaux flamands est néces­saire à la vie des fi­gures qu’y a pla­cées le génie des peintres.
Les gens de pro­vince sont presque tous ain­si.
Puis ma­dame de Bar­ge­ton pa­rut plus digne, plus pen­sive qu’elle ne de­vait l’être en un mo­ment où commen­çait un bon­heur sans entraves.
Lucien ne pou­vait se plaindre: Gen­til et Al­ber­tine les ser­vaient.
Le dî­ner n’avait plus ce ca­rac­tère d’abon­dance et d’es­sen­tielle bon­té qui distingue la vie en pro­vince.
Les plats cou­pés par la spécu­la­tion sor­taient d’un res­tau­rant voi­sin, ils étaient mai­gre­ment ser­vis, ils sen­taient la por­tion congrue.
Pa­ris n’est pas beau dans ces pe­tites choses aux­quelles sont condamnés les gens à for­tune mé­diocre.
Lucien at­ten­dit la fin du re­pas pour inter­ro­ger Louise dont le chan­ge­ment lui sem­blait in­ex­pli­cable.
Il ne se trom­pait point. Un événe­ment grave,
car les ré­flexions sont les événe­ments de la vie mo­rale, était sur­ve­nu pen­dant son sommeil.
Sur les deux heures après midi, Sixte du Châ­te­let s’était pré­sen­té à l’hô­tel,
avait fait éveiller Al­ber­tine, avait mani­festé le dé­sir de par­ler à sa maî­tresse,
et il était re­ve­nu après avoir à peine lais­sé le temps à ma­dame de Bar­ge­ton de faire sa toi­lette.
Anaïs dont la cu­rio­si­té fut ex­ci­tée par cette sin­gu­lière appa­ri­tion de mon­sieur du Châ­te­let,
elle qui se croyait si bien ca­chée, l’avait reçu vers trois heures.
— Je vous ai sui­vie en ris­quant d’avoir une ré­pri­mande à l’Ad­mi­nistra­tion,
dit-il en la sa­luant, car je pré­voyais ce qui vous ar­rive.
Mais dus­sé-je perdre ma place, au moins vous ne se­rez pas per­due, vous!
— Que vou­lez-vous dire? s’écria ma­dame de Bar­ge­ton.
— Je vois bien que vous aimez Lucien, re­prit-il d’un air ten­dre­ment ré­si­gné, car il faut bien aimer un homme
pour ne ré­flé­chir à rien, pour ou­blier toutes les conve­nances, vous qui les connais­sez si bien!
Croyez-vous donc, chère Naïs ado­rée, que vous se­rez re­çue chez ma­dame d’Espard ou dans quelque sa­lon de Pa­ris que ce soit,
du mo­ment où l’on sau­ra que vous vous êtes comme en­fuie d’An­gou­lême avec un jeune homme, et sur­tout après le duel de mon­sieur de Bar­ge­ton et de mon­sieur Chan­dour?
Le sé­jour de votre mari à l’Escar­bas a l’air d’une sé­pa­ra­tion.
En un cas sem­blable, les gens comme il faut commencent par se battre pour leurs femmes, et les laissent libres après.
Aimez mon­sieur de Ru­bem­pré, pro­té­gez-le, faites-en tout ce que vous vou­drez, mais ne de­meu­rez pas en­semble!
Si quel­qu’un ici sa­vait que vous avez fait le voyage dans la même voi­ture, vous se­riez mise à l’in­dex par le monde que vous vou­lez voir.
D’ailleurs, Naïs, ne faites pas en­core de ces sa­cri­fices à un jeune homme que vous n’avez en­core com­pa­ré à per­sonne,
qui n’a été sou­mis à au­cune épreuve, et qui peut vous ou­blier ici pour une Pa­ri­sienne en la croyant plus néces­saire que vous à ses am­bi­tions.
Je ne veux pas nuire à ce­lui que vous aimez, mais vous me permet­trez de faire pas­ser vos in­té­rêts avant les siens, et de vous dire:
«Étu­diez-le! Connais­sez bien toute l’impor­tance de votre dé­marche.»
Si vous trou­vez les portes fer­mées, si les femmes re­fusent de vous re­ce­voir,
au moins n’ayez au­cun re­gret de tant de sa­cri­fices, en son­geant que ce­lui au­quel vous les faites en sera tou­jours digne, et les com­pren­dra.
Ma­dame d’Espard est d’au­tant plus prude et sé­vère qu’elle-même est sé­pa­rée de son mari,
sans que le monde ait pu pé­né­trer la cause de leur dés­union;
mais les Na­var­reins, les Bla­mont-Chau­vry, les Le­non­court,
tous ses parents l’ont en­tou­rée, les femmes les plus col­let-mon­té vont chez elle et l’ac­cueillent avec res­pect,
en sorte que le mar­quis d’Espard a tort.
Dès la pre­mière vi­site que vous lui fe­rez, vous re­con­naî­trez la justesse de mes avis.
Certes, je puis vous le pré­dire, moi qui connais Pa­ris: en entrant chez la mar­quise vous se­riez au désespoir
qu’elle sût que vous êtes à l’hô­tel du Gaillard-Bois avec le fils d’un apo­thi­caire, tout mon­sieur de Ru­bem­pré qu’il veut être.
Vous au­rez ici des rivales bien au­tre­ment as­tucieuses et ru­sés qu’Amélie,
elles ne man­que­ront pas de sa­voir qui vous êtes, où vous êtes, d’où vous ve­nez, et ce que vous faites.
Vous avez compté sur l’in­co­gni­to, je le vois; mais vous êtes de ces per­sonnes pour les­quelles l’in­co­gni­to n’existe point.
Ne ren­con­tre­rez-vous pas An­gou­lême par­tout? c’est les Dé­pu­tés de la Cha­rente qui viennent pour l’ou­ver­ture des Chambres;
c’est le Gé­né­ral qui est à Pa­ris en congé;
mais il suf­fi­ra d’un seul ha­bi­tant d’An­gou­lême qui vous aper­çoive pour que votre vie soit ar­rê­tée d’une étrange manière:
vous ne se­riez plus que la maî­tresse de Lucien.
Si vous avez be­soin de moi pour quoi que ce soit, je suis chez le Re­ce­veur-Gé­né­ral,
rue du Fau­bourg Saint-Ho­no­ré, à deux pas de chez ma­dame d’Espard.
Je connais as­sez la ma­ré­chale de Ca­ri­glia­no, ma­dame de Sé­ri­zy et le Pré­sident du Conseil pour vous y pré­sen­ter;
mais vous ver­rez tant de monde chez ma­dame d’Espard, que vous n’au­rez pas be­soin de moi.
Loin d’avoir à dé­si­rer d’al­ler dans tel ou tel sa­lon, vous se­rez dé­si­rée dans tous les sa­lons.
Du Châ­te­let put par­ler sans que ma­dame de Bar­ge­ton l’inter­rom­pît: elle était sai­sie par la justesse de ces ob­ser­va­tions.
La reine d’An­gou­lême avait en ef­fet compté sur l’in­co­gni­to.
— Vous avez rai­son, cher ami, dit-elle; mais com­ment faire?
— Lais­sez-moi, ré­pon­dit Châ­te­let, vous cher­cher un appar­te­ment tout meu­blé, conve­nable;
vous mè­ne­rez ain­si une vie moins chère que la vie des hô­tels, et vous se­rez chez vous;
et, si vous m’en croyez, vous y cou­che­rez ce soir.
— Mais com­ment avez-vous connu mon adresse? dit-elle.
— Votre voi­ture était fa­cile à re­con­naître, et d’ailleurs je vous suivais. À Sèvres, le postillon qui vous a me­née a dit votre adresse au mien.
Me permet­trez-vous d’être votre ma­ré­chal-des-lo­gis? je vous écri­rai bien­tôt pour vous dire où je vous au­rai ca­sée.
— Hé! bien, faites, dit-elle.
Ce mot ne sem­blait rien, et c’était tout. Le ba­ron du Châ­te­let avait par­lé la langue du monde à une femme du monde.
Il s’était montré dans toute l’élé­gance d’une mise pa­ri­sienne; un joli ca­brio­let bien at­te­lé l’avait ame­né.
Par ha­sard, ma­dame de Bar­ge­ton se mit à la croi­sée pour ré­flé­chir à sa po­si­tion, et vit par­tir le vieux dan­dy.
Quelques instants après, Lucien, brus­que­ment éveillé, brus­que­ment ha­billé,
se pro­dui­sit à ses re­gards dans son pan­ta­lon de nan­kin de l’an der­nier, avec sa mé­chante pe­tite re­din­gote.
Il était beau, mais ri­di­cu­le­ment mis.
Ha­billez l’Apol­lon du Bel­véder ou l’Anti­noüs en por­teur d’eau,
re­con­naî­trez-vous alors la di­vine créa­tion du ci­seau grec ou ro­main?
Les yeux com­parent avant que le cœur n’ait rec­ti­fié ce ra­pide ju­ge­ment ma­chi­nal.
Le contraste entre Lucien et Châ­te­let fut trop brusque pour ne pas frap­per les yeux de Louise.
Lorsque vers six heures le dî­ner fut termi­né,
ma­dame de Bar­ge­ton fit signe à Lucien de venir près d’elle sur un mé­chant ca­na­pé de ca­li­cot rouge à fleurs jaunes, où elle s’était as­sise.

Honoré de Balzac
Un grand homme de province à Paris / Ein großer Mann aus der Provinz in Paris
Zweisprachige Ausgabe
Übersetzt von Hedwig Lachmann

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