Émile

Zola

Germinal

Übersetzt von Armin Schwarz
Synchronisation und Ergänzungen © Doppeltext 2012

TITELBLATT

PREMIÈRE PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

DEUXIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

TROISIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

QUATRIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

CINQUIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

SIXIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

SEPTIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

IMPRESSUM

PREMIÈRE PARTIE

I

Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obs­cu­ri­té et d’une épais­seur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Mont­sou
dix ki­lo­mètres de pavé cou­pant tout droit, à tra­vers les champs de bet­te­raves.
De­vant lui, il ne voyait même pas le sol noir, et il n’avait la sensa­tion de l’im­mense ho­ri­zon plat que par les souffles du vent de mars,
des ra­fales larges comme sur une mer, gla­cées d’avoir balayé des lieues de ma­rais et de terres nues.
Au­cune ombre d’arbre ne tac­hait le ciel,
le pavé se dé­rou­lait avec la rec­ti­tude d’une je­tée, au mi­lieu de l’em­brun aveu­glant des té­nèbres.
L’homme était par­ti de Marchiennes vers deux heures.
Il marc­hait d’un pas al­lon­gé, gre­lot­tant sous le co­ton aminci de sa veste et de son pan­ta­lon de ve­lours.
Un pe­tit pa­quet, noué dans un mou­choir à car­reaux, le gê­nait beau­coup;
et il le ser­rait contre ses flancs, tan­tôt d’un coude, tan­tôt de l’autre,
pour glis­ser au fond de ses poches les deux mains à la fois, des mains gourdes que les lanières du vent d’est fai­saient sai­gner.
Une seule idée oc­cu­pait sa tête vide d’ou­vrier sans tra­vail et sans gîte, l’espoir
que le froid se­rait moins vif après le le­ver du jour.
De­puis une heure, il avan­çait ain­si, lorsque sur la gauche, à deux ki­lo­mètres de Mont­sou, il aper­çut des feux rouges, trois bra­siers brû­lant au plein air, et comme suspen­dus.
D’abord, il hé­si­ta, pris de crainte; puis, il ne put ré­sister au be­soin dou­lou­reux de se chauf­fer un instant les mains.
Un che­min creux s’en­fon­çait. Tout dispa­rut.
L’homme avait à droite une pa­lis­sade, quelque mur de grosses planches fer­mant une voie fer­rée;
tan­dis qu’un ta­lus d’herbe s’éle­vait à gauche, sur­mon­té de pi­gnons confus,
d’une vi­sion de vil­lage aux toi­tures basses et uni­formes. Il fit en­vi­ron deux cents pas.
Brus­que­ment, à un coude du che­min, les feux re­pa­rurent près de lui,
sans qu’il com­prit da­van­tage com­ment ils brû­laient si haut dans le ciel mort, pareils à des lunes fumeuses.
Mais, au ras du sol, un autre spec­tacle ve­nait de l’ar­rê­ter.
C’était une masse lourde, un tas écra­sé de construc­tions, d’où se dres­sait la sil­houette d’une che­mi­née d’usine;
de rares lueurs sor­taient des fe­nêtres en­cras­sées, cinq ou six lan­ternes tristes étaient pen­dues de­hors,
à des char­pentes dont les bois noircis ali­gnaient va­gue­ment des pro­fils de tré­teaux gi­gan­tesques;
et, de cette appa­ri­tion fan­tastique, noyée de nuit et de fu­mée, une seule voix mon­tait,
la res­pi­ra­tion grosse et longue d’un échap­pe­ment de va­peur, qu’on ne voyait point.
Alors, l’homme re­con­nut une fosse. Il fut re­pris de honte: à quoi bon? il n’y au­rait pas de tra­vail.
Au lieu de se di­ri­ger vers les bâ­ti­ments, il se ris­qua en­fin à gravir le ter­ri
sur le­quel brû­laient les trois feux de houille, dans des cor­beilles de fonte, pour éclai­rer et ré­chauf­fer la be­sogne.
Les ou­vriers de la coupe à terre avaient dû tra­vailler tard, on sor­tait en­core les dé­bris in­utiles.
Mainte­nant, il en­ten­dait les mou­li­neurs pous­ser les trains sur les tré­teaux, il distin­guait des ombres vivantes culbu­tant les ber­lines, près de chaque feu.
— Bon­jour, dit-il en s’ap­pro­chant d’une des cor­beilles.
Tour­nant le dos au bra­sier, le char­re­tier était de­bout, un vieillard vêtu d’un tri­cot de laine vio­lette, coif­fé d’une cas­quette en poil de la­pin;
pen­dant que son che­val, un gros che­val jaune, at­ten­dait, dans une im­mo­bi­li­té de pierre, qu’on eût vidé les six ber­lines mon­tées par lui.
Le manœuvre em­ployé au culbu­teur, un gaillard roux et ef­flan­qué, ne se pres­sait guère, pe­sait sur le le­vier d’une main en­dormie.
Et, là-haut, le vent re­dou­blait, une bise gla­ciale, dont les grandes ha­leines ré­gu­lières pas­saient comme des coups de faux.
— Bon­jour, ré­pon­dit le vieux.
Un si­lence se fit. L’homme, qui se sen­tait re­gar­dé d’un œil mé­fiant, dit son nom tout de suite.
— Je me nomme Étienne Lantier, je suis ma­chi­neur… Il n’y a pas de tra­vail ici?
Les flammes l’éclai­raient, il de­vait avoir vingt et un ans, très brun, joli homme, l’air fort mal­gré ses membres me­nus.
Ras­suré, le char­re­tier ho­chait la tête.
— Du tra­vail pour un ma­chi­neur, non, non… Il s’en est en­core pré­sen­té deux hier. Il n’y a rien.
Une ra­fale leur cou­pa la pa­role. Puis, Étienne de­man­da, en montrant le tas sombre des construc­tions, au pied du ter­ri:
— C’est une fosse, n’est-ce pas?
Le vieux, cette fois, ne put ré­pondre. Un violent ac­cès de toux l’étran­glait.
En­fin, il cra­cha, et son cra­chat, sur le sol em­pour­pré, lais­sa une tache noire.
— Oui, une fosse, le Vo­reux… Te­nez! le co­ron est tout près.
À son tour, de son bras ten­du, il dé­si­g­nait dans la nuit le vil­lage dont le jeune homme avait de­vi­né les toi­tures.
Mais les six ber­lines étaient vides, il les sui­vit sans un cla­que­ment de fouet, les jambes rai­dies par des rhu­ma­tismes;
tan­dis que le gros che­val jaune re­par­tait tout seul, ti­rait pe­sam­ment entre les rails,
sous une nou­velle bour­rasque, qui lui hé­ris­sait le poil.
Le Vo­reux, à pré­sent, sor­tait du rêve. Étienne, qui s’ou­bliait de­vant le bra­sier à chauf­fer ses pauvres mains sai­gnantes, re­gar­dait,
re­trou­vait chaque par­tie de la fosse, le han­gar gou­dron­né du cri­blage,
le bef­froi du puits, la vaste chambre de la ma­chine d’extrac­tion, la tou­relle car­rée de la pompe d’épui­se­ment.
Cette fosse, tas­sée au fond d’un creux, avec ses construc­tions tra­pues de briques,
dres­sant sa che­mi­née comme une corne me­na­çante, lui sem­blait avoir un air mau­vais de bête gou­lue, ac­crou­pie là pour man­ger le monde.
Tout en l’exa­mi­nant, il son­geait à lui, à son existence de va­ga­bond, de­puis huit jours qu’il cher­chait une place;
il se re­voyait dans son ate­lier du che­min de fer, gi­flant son chef, chas­sé de Lille, chas­sé de par­tout;
le sa­me­di, il était ar­ri­vé à Marchiennes, où l’on di­sait qu’il y avait du tra­vail, aux Forges;
et rien, ni aux Forges, ni chez Son­ne­ville, il avait dû pas­ser le di­manche ca­ché sous les bois d’un chantier de char­ron­nage,
dont le sur­veillant ve­nait de l’ex­pul­ser à deux heures de la nuit.
Rien, plus un sou, pas même une croûte: qu’al­lait-il faire ain­si par les che­mins, sans but,
ne sa­chant seule­ment où s’ab­ri­ter contre la bise?
Oui, c’était bien une fosse, les rares lan­ternes éclai­raient le car­reau,
une porte brus­que­ment ou­verte lui avait permis d’entre­voir les foyers des gé­né­ra­teurs, dans une clar­té vive.
Il s’ex­pli­quait jus­qu’à l’échap­pe­ment de la pompe, cette res­pi­ra­tion grosse et longue, souf­flant sans re­lâche,
qui était comme l’ha­leine en­gor­gée du monstre.
Le manœuvre du culbu­teur, gon­flant le dos, n’avait pas même levé les yeux sur Étienne,
et ce­lui-ci al­lait ramas­ser son pe­tit pa­quet tom­bé à terre, lors­qu’un ac­cès de toux an­non­ça le re­tour du char­re­tier.
Len­te­ment, on le vit sor­tir de l’ombre, sui­vi du che­val jaune, qui mon­tait six nou­velles ber­lines pleines.
— Il y a des fa­briques à Mont­sou? de­man­da le jeune homme.
Le vieux cra­cha noir, puis ré­pon­dit dans le vent:
— Oh! ce ne sont pas les fa­briques qui manquent. Fal­lait voir ça, il y a trois ou quatre ans!
Tout ron­flait, on ne pou­vait trou­ver des hommes, jamais on n’avait tant ga­gné… Et voi­là qu’on se re­met à se ser­rer le ventre.
Une vraie pi­tié dans le pays, on ren­voie le monde, les ate­liers ferment les uns après les autres…
Ce n’est peut-être pas la faute de l’em­pe­reur;
mais pour­quoi va-t-il se battre en Amé­rique? Sans comp­ter que les bêtes meurent du cho­lé­ra, comme les gens.
Alors, en courtes phrases, l’ha­leine cou­pée, tous deux conti­nuèrent à se plaindre.
Étienne ra­con­tait ses courses in­utiles de­puis une se­maine: il fal­lait donc cre­ver de faim?
bien­tôt les routes se­raient pleines de men­diants. Oui, di­sait le vieillard, ça fi­ni­rait par mal tour­ner, car il n’était pas Dieu permis de je­ter tant de chrétiens à la rue.
— On n’a pas de la viande tous les jours.
— En­core si l’on avait du pain!
— C’est vrai, si l’on avait du pain seule­ment!
Leurs voix se per­daient, des bour­rasques em­por­taient les mots dans un hur­le­ment mé­lan­co­lique.
— Te­nez! re­prit très haut le char­re­tier en se tour­nant vers le midi, Mont­sou est là…
Et, de sa main ten­due de nou­veau, il dé­si­g­na dans les té­nèbres des points in­vi­sibles, à me­sure qu’il les nom­mait.
Là-bas, à Mont­sou, la su­cre­rie Fau­velle marc­hait en­core, mais la su­cre­rie Ho­ton ve­nait de ré­duire son per­son­nel,
il n’y avait guère que la mi­no­te­rie Du­tilleul et la cor­de­rie Bleuze pour les câbles de mine, qui tinssent le coup.
Puis, d’un geste large, il indi­qua, au nord, toute une moi­tié de l’ho­ri­zon:
les ate­liers de construc­tion Son­ne­ville n’avaient pas reçu les deux tiers de leurs com­mandes ha­bi­tuelles;
sur les trois hauts four­neaux des Forges de Marchiennes, deux seule­ment étaient allu­més;
en­fin, à la ver­re­rie Ga­ge­bois, une grève me­na­çait, car on par­lait d’une ré­duc­tion de salaire.
— Je sais, je sais, ré­pé­tait le jeune homme à chaque indi­ca­tion. J’en viens.
— Nous autres, ça va jus­qu’à pré­sent, ajou­ta le char­re­tier. Les fosses ont pour­tant di­mi­nué leur extrac­tion.
Et re­gar­dez, en face, à la Vic­toire, il n’y a aus­si que deux bat­te­ries de fours à coke qui flambent.
Il cra­cha, il re­par­tit der­rière son che­val som­nolent, après l’avoir at­te­lé aux ber­lines vides.
Mainte­nant, Étienne do­mi­nait le pays en­tier.
Les té­nèbres de­meu­raient pro­fondes, mais la main du vieillard les avait comme em­plies de grandes mi­sères,
que le jeune homme, in­cons­ciem­ment, sen­tait à cette heure au­tour de lui, par­tout, dans l’éten­due sans bornes.
N’était-ce pas un cri de fa­mine que rou­lait le vent de mars, au tra­vers de cette cam­pagne nue?
Les ra­fales s’étaient en­ra­gées, elles sem­blaient ap­por­ter la mort du tra­vail, une di­sette qui tue­rait beau­coup d’hommes.
Et, les yeux er­rants, il s’ef­for­çait de per­cer les ombres, tour­men­té du dé­sir et de la peur de voir.
Tout s’anéantis­sait au fond de l’in­con­nu des nuits obs­cures, il n’aper­ce­vait, très loin, que les hauts four­neaux et les fours à coke.
Ceux-ci, des bat­te­ries de cent che­mi­nées, plan­tées ob­li­que­ment, ali­gnaient des rampes de flammes rouges;
tan­dis que les deux tours, plus à gauche, brû­laient toutes bleues en plein ciel, comme des torches géantes.
C’était d’une tristesse d’in­cen­die, il n’y avait d’autres le­vers d’astres, à l’ho­ri­zon me­na­çant, que ces feux noc­turnes des pays de la houille et du fer.

Émile Zola
Germinal
Zweisprachige Ausgabe
Übersetzt von Armin Schwarz

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