Gustave

Flaubert

L’Éducation sentimentale

Die Schule der Empfindsamkeit

Übersetzt von Luise Wolf
Synchronisation und Ergänzungen © Doppeltext 2012

TITELBLATT

PARTIE I

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

PARTIE II

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

PARTIE III

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

IMPRESSUM

PARTIE I

CHAPITRE I

Le 15 sep­tembre 1840, vers six heures du ma­tin, la Ville-de-Mon­te­reau, près de par­tir, fu­mait à gros tour­billons de­vant le quai Saint-Ber­nard.
Des gens ar­rivaient hors d’ha­leine; des bar­riques, des câbles, des cor­beilles de linge gê­naient la cir­cu­la­tion; les ma­te­lots ne ré­pon­daient à per­sonne;
on se heur­tait; les co­lis mon­taient entre les deux tam­bours, et le ta­page s’ab­sor­bait dans le bruis­se­ment de la va­peur, qui, s’échappant par des plaques de tôle,
en­ve­lop­pait tout d’une nuée blan­châtre, tan­dis que la cloche, à l’avant, tin­tait sans disconti­nuer.
En­fin le navire par­tit; et les deux berges, peu­plées de ma­ga­sins,
de chantiers et d’usines, fi­lèrent comme deux larges ru­bans que l’on dé­roule.
Un jeune homme de dix-huit ans, à longs che­veux et qui te­nait un al­bum sous son bras, res­tait au­près du gou­ver­nail, im­mo­bile.
A tra­vers le brouillard, il contem­plait des clo­chers, des édi­fices dont il ne sa­vait pas les noms;
puis il em­bras­sa, dans un der­nier coup d’œil, l’île Saint-Louis, la Cité,
Notre-Dame; et bien­tôt, Pa­ris dispa­rais­sant, il pous­sa un grand sou­pir.
M. Fré­dé­ric Mo­reau, nou­vel­le­ment reçu ba­che­lier, s’en re­tour­nait à Nogent-sur-Seine,
où il de­vait lan­guir pen­dant deux mois, avant d’al­ler faire son droit.
Sa mère, avec la somme indispensable, l’avait en­voyé au Havre voir un oncle, dont elle es­pé­rait, pour lui, l’hé­ri­tage;
il en était re­ve­nu la veille seule­ment; et il se dé­dom­ma­geait de ne pou­voir sé­jour­ner dans la capi­tale, en re­ga­gnant sa pro­vince par la route la plus longue.
Le tu­multe s’apai­sait; tous avaient pris leur place;
quelques-uns, de­bout, se chauf­faient au­tour de la ma­chine, et la che­mi­née cra­chait avec un râle lent et ryth­mique son panache de fu­mée noire;
des gout­te­lettes de ro­sée cou­laient sur les cuivres;
le pont trem­blait sous une pe­tite vib­ra­tion in­té­rieure, et les deux roues, tour­nant ra­pi­de­ment, bat­taient l’eau.
La ri­vière était bor­dée par des grèves de sable.
On ren­con­trait des trains de bois qui se met­taient à on­du­ler sous le re­mous des vagues, ou bien, dans un ba­teau sans voiles, un homme as­sis pê­chait;
puis les brumes er­rantes se fon­dirent, le so­leil pa­rut, la colline qui suivait à droite le cours de la Seine peu à peu s’abais­sa,
et il en sur­git une autre, plus proche, sur la rive op­po­sée.
Des arbres la cou­ron­naient parmi des mai­sons basses cou­vertes de toits à l’ita­lienne.
Elles avaient des jar­dins en pente que di­vi­saient des murs neufs, des grilles de fer, des ga­zons,
des serres chaudes, et des vases de gé­raniums, espa­cés ré­gu­liè­re­ment sur des ter­rasses où l’on pou­vait s’ac­cou­der.
Plus d’un, en aper­ce­vant ces co­quettes ré­si­dences, si tran­quilles, en­viait d’en être le pro­prié­taire,
pour vivre là jus­qu’à la fin de ses jours, avec un bon billard, une cha­loupe, une femme ou quelque autre rêve.
Le plai­sir tout nou­veau d’une ex­cur­sion ma­ri­time fa­ci­li­tait les épan­che­ments.
Déjà les far­ceurs commen­çaient leurs plai­san­te­ries. Beau­coup chan­taient. On était gai. Il se ver­sait des pe­tits verres.
Fré­dé­ric pensait à la chambre qu’il oc­cu­pe­rait là-bas, au plan d’un drame, à des su­jets de ta­bleaux, à des pas­sions fu­tures.
Il trou­vait que le bon­heur mé­ri­té par l’ex­cel­lence de son âme tar­dait à venir.
Il se dé­clama des vers mé­lan­co­liques; il marc­hait sur le pont à pas ra­pides; il s’avan­ça jus­qu’au bout, du côté de la cloche;
— et, dans un cercle de pas­sa­gers et de ma­te­lots, il vit un mon­sieur
qui contait des galan­te­ries à une pay­sanne, tout en lui maniant la croix d’or qu’elle por­tait sur la poi­trine.
C’était un gaillard d’une qua­ran­taine d’an­nées, à che­veux cré­pus.
Sa taille ro­buste em­plis­sait une ja­quette de ve­lours noir, deux éme­raudes brillaient à sa che­mise de ba­tiste,
et son large pan­ta­lon blanc tom­bait sur d’étranges bottes rouges, en cuir de Rus­sie, re­haus­sées de des­sins bleus.
La pré­sence de Fré­dé­ric ne le dé­ran­gea pas. Il se tour­na vers lui plu­sieurs fois, en l’inter­pel­lant par des clins d’œil; en­suite il of­frit des ci­gares à tous ceux qui l’en­tou­raient.
Mais, en­nuyé de cette com­pa­gnie, sans doute, il alla se mettre plus loin. Fré­dé­ric le sui­vit.
La conver­sa­tion rou­la d’abord sur les dif­férentes es­pèces de ta­bacs, puis, tout na­tu­rel­le­ment, sur les femmes.
Le mon­sieur en bottes rouges don­na des conseils au jeune homme;
il ex­po­sait des théo­ries, nar­rait des anec­dotes, se ci­tait lui-même en exemple, dé­bi­tant tout cela d’un ton paterne,
avec une in­gé­nui­té de cor­rup­tion di­ver­tis­sante.
Il était ré­pu­bli­cain; il avait voya­gé, il connais­sait l’in­té­rieur des théâtres, des res­tau­rants,
des jour­naux, et tous les ar­tistes cé­lèbres, qu’il ap­pe­lait fa­mi­liè­re­ment par leurs pré­noms;
Fré­dé­ric lui confia bien­tôt ses pro­jets; il les en­cou­ra­gea.
Mais il s’inter­rom­pit pour ob­ser­ver le tuyau de la che­mi­née, puis il mar­mot­ta vite un long cal­cul, afin de sa­voir
«com­bien chaque coup de piston, à tant de fois par mi­nute, de­vait, etc.»
— Et, la somme trou­vée, il ad­mi­ra beau­coup le pay­sage. Il se di­sait heu­reux d’être échap­pé aux af­faires.
Fré­dé­ric éprou­vait un cer­tain res­pect pour lui, et ne ré­sista pas à l’en­vie de sa­voir son nom. L’in­con­nu ré­pon­dit tout d’une ha­leine:
«Jacques Ar­noux pro­prié­taire de l’Art indus­triel, bou­le­vard Mont­martre.»
Un do­mestique ayant un ga­lon d’or à la cas­quette vint lui dire:
«Si Mon­sieur vou­lait descendre? Ma­de­moi­selle pleure.»
Il dispa­rut.
L’Art indus­triel était un éta­blis­se­ment hy­bride, com­pre­nant un jour­nal de pein­ture et un ma­ga­sin de ta­bleaux.
Fré­dé­ric avait vu ce titre-là, plu­sieurs fois, à l’étalage du lib­raire de son pays na­tal, sur d’im­menses prospec­tus,
où le nom de Jacques Ar­noux se dé­ve­lop­pait ma­gistra­le­ment.
Le so­leil dar­dait d’aplomb, en fai­sant re­luire les ga­billots de fer au­tour des mâts, les plaques du bastin­gage et la sur­face de l’eau;
elle se cou­pait à la proue en deux sillons, qui se dé­rou­laient jus­qu’au bord des prai­ries.
A chaque dé­tour de la ri­vière, on re­trou­vait le même ri­deau de peu­pliers pâles. La cam­pagne était toute vide.
Il y avait dans le ciel de pe­tits nuages blancs ar­rê­tés, — et l’en­nui, va­gue­ment ré­pan­du,
sem­blait alan­guir la marche du ba­teau et rendre l’aspect des voya­geurs plus in­si­gni­fiant en­core.
A part quelques bour­geois, aux Pre­mières, c’étaient des ou­vriers, des gens de boutique avec leurs femmes et leurs en­fants.
Comme on avait cou­tume alors de se vê­tir sor­di­de­ment en voyage,
presque tous por­taient de vieilles ca­lottes grecques ou des cha­peaux dé­teints, de maigres ha­bits noirs,
râ­pés par le frot­te­ment du bu­reau, ou des re­din­gotes ou­vrant la cap­sule de leurs bou­tons pour avoir trop ser­vi au ma­ga­sin;
çà et là, quelque gi­let à châle lais­sait voir une che­mise de ca­li­cot, ma­cu­lée de café;
des épingles de chry­so­cale pi­quaient des cra­vates en lam­beaux; des sous-pieds cou­sus re­te­naient des chaus­sons de li­sière;
deux ou trois gre­dins qui te­naient des bam­bous à ganse de cuir lan­çaient des re­gards ob­liques,
et des pères de fa­mille ou­vraient de gros yeux, en fai­sant des questions.
Ils cau­saient de­bout, ou bien ac­crou­pis sur leurs ba­gages; d’autres dor­maient dans des coins; plu­sieurs man­geaient.
Le pont était sali par des écales de noix, des bouts de ci­gares, des pe­lures de poires, des détri­tus de char­cu­te­rie ap­por­tée dans du papier;
trois ébénistes, en blouse, sta­tion­naient de­vant la cantine; un joueur de harpe en haillons se re­po­sait, ac­cou­dé sur son instru­ment;
on en­ten­dait par inter­valles le bruit du char­bon de terre dans le four­neau, un éclat de voix, un rire;
— et le capi­taine, sur la pas­se­relle, marc­hait d’un tam­bour à l’autre, sans s’ar­rê­ter.
Fré­dé­ric, pour re­joindre sa place, pous­sa la grille des Pre­mières, dé­ran­gea deux chas­seurs avec leurs chiens.
Ce fut comme une appa­ri­tion:
Elle était as­sise, au mi­lieu du banc, toute seule; ou du moins il ne distin­gua per­sonne, dans l’éblouis­se­ment que lui en­voyèrent ses yeux.
En même temps qu’il pas­sait, elle leva la tête; il flé­chit in­vo­lon­tai­re­ment les épaules;
et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la re­gar­da.
Elle avait un large cha­peau de paille, avec des ru­bans roses qui pal­pi­taient au vent, der­rière elle.
Ses ban­deaux noirs, contour­nant la pointe de ses grands sourcils, descen­daient très bas et sem­blaient pres­ser amou­reu­se­ment l’ovale de sa fi­gure.
Sa robe de mous­se­line claire, tache­tée de pe­tits pois, se ré­pan­dait à plis nom­breux.
Elle était en train de bro­der quelque chose; et son nez droit, son men­ton, toute sa per­sonne se dé­cou­pait sur le fond de l’air bleu.
Comme elle gar­dait la même at­ti­tude, il fit plu­sieurs tours de droite et de gauche pour dissi­mu­ler sa manœuvre;
puis il se plan­ta tout près de son om­brelle, po­sée contre le banc, et il af­fec­tait d’ob­ser­ver une cha­loupe sur la ri­vière.
Jamais il n’avait vu cette splen­deur de sa peau brune, la sé­duc­tion de sa taille,
ni cette fi­nesse des doigts que la lu­mière tra­ver­sait.
Il consi­dé­rait son panier à ou­vrage avec éba­his­se­ment, comme une chose extra­or­di­naire. Quels étaient son nom, sa de­meure, sa vie, son pas­sé?
Il sou­hai­tait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait por­tées, les gens qu’elle fréquen­tait;
et le dé­sir de la pos­ses­sion phy­sique même dispa­rais­sait sous une en­vie plus pro­fonde,
dans une cu­rio­si­té dou­lou­reuse qui n’avait pas de li­mites.

Gustave Flaubert
L’Éducation sentimentale / Die Schule der Empfindsamkeit
Zweisprachige Ausgabe
Übersetzt von Luise Wolf

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