Honoré de

Balzac

Les deux poètes

Die beiden Dichter

Übersetzt von Hedwig Lachmann
Synchronisation und Ergänzungen © Doppeltext 2012

TITELBLATT

LES DEUX POÈTES

IMPRESSUM

À l’époque où commence cette histoire, la presse de Stan­hope et les rou­leaux à distri­buer l’encre ne fonc­tion­naient pas en­core dans les pe­tites im­prime­ries de pro­vince.
Mal­gré la spécia­li­té qui la met en rap­port avec la ty­po­gra­phie pa­ri­sienne, An­gou­lême se ser­vait tou­jours des presses en bois,
aux­quelles la langue est re­de­vable du mot faire gémir la presse, mainte­nant sans ap­pli­ca­tion.
L’im­prime­rie ar­rié­rée y em­ployait en­core les balles en cuir frot­tées d’encre, avec les­quelles l’un des pres­siers tam­pon­nait les ca­rac­tères.
Le pla­teau mo­bile où se place la forme pleine de lettres sur la­quelle s’ap­plique la feuille de papier
était en­core en pierre et justi­fiait son nom de marbre.
Les dé­vo­rantes presses mé­caniques ont au­jourd’hui si bien fait ou­blier ce mé­canisme, au­quel nous de­vons, mal­gré ses im­per­fec­tions,
les beaux livres des El­ze­vier, des Plantin, des Alde et des Di­dot, qu’il est néces­saire de men­tion­ner les vieux ou­tils
aux­quels Jé­rôme-Ni­co­las Sé­chard por­tait une super­sti­tieuse af­fec­tion; car ils jouent leur rôle dans cette grande pe­tite histoire.
Ce Sé­chard était un an­cien com­pa­gnon pres­sier, que dans leur ar­got ty­po­gra­phique les ou­vriers char­gés d’as­sem­bler les lettres ap­pellent un Ours.
Le mou­ve­ment de va-et-vient, qui res­semble as­sez à ce­lui d’un ours en cage, par le­quel les pres­siers se portent de l’en­crier à la presse et de la presse à l’en­crier,
leur a sans doute valu ce so­bri­quet.
En re­vanche, les Ours ont nom­mé les com­po­si­teurs des Singes, à cause du conti­nuel exercice qu’ils font
pour at­tra­per les lettres dans les cent cin­quante-deux-pe­tites cases où elles sont conte­nues.
À la dé­sastreuse époque de 1793, Sé­chard, âgé d’en­vi­ron cin­quante ans, se trou­va ma­rié.
Son âge et son ma­riage le firent échap­per à la grande réqui­si­tion qui em­me­na presque tous les ou­vriers aux ar­mées.
Le vieux pres­sier res­ta seul dans l’im­prime­rie dont le maître, au­tre­ment dit le Naïf, ve­nait de mou­rir en lais­sant une veuve sans en­fants.
L’éta­blis­se­ment pa­rut me­na­cé d’une destruc­tion im­mé­diate: l’Ours so­li­taire était in­ca­pable de se trans­former en Singe;
car, en sa qua­li­té d’im­primeur, il ne sut jamais ni lire ni écrire.
Sans avoir égard à ses in­ca­pa­ci­tés, un Re­présen­tant du Peuple, pres­sé de ré­pandre les beaux dé­crets de la Conven­tion,
in­vestit le pres­sier du bre­vet de maître im­primeur, et mit sa ty­po­gra­phie en réqui­si­tion.
Après avoir accepté ce périlleux bre­vet, le ci­toyen Sé­chard in­dem­ni­sa la veuve de son maître
en lui ap­por­tant les éco­no­mies de sa femme, avec les­quelles il paya le ma­té­riel de l’im­prime­rie à moi­tié de la va­leur.
Ce n’était rien. Il fal­lait im­primer sans faute ni re­tard les dé­crets ré­pu­bli­cains.
En cette conjonc­ture dif­fi­cile, Jé­rôme-Ni­co­las Sé­chard eut le bon­heur de ren­con­trer un noble Mar­seillais
qui ne vou­lait ni émi­grer pour ne pas perdre ses terres, ni se montrer pour ne pas perdre sa tête,
et qui ne pou­vait trou­ver de pain que par un tra­vail quel­conque.
Mon­sieur le comte de Mau­combe en­dos­sa donc l’humble veste d’un prote de pro­vince:
il com­po­sa, lut et cor­ri­gea lui-même les dé­crets qui por­taient la peine de mort contre les ci­toyens qui ca­chaient des nobles;
l’Ours de­ve­nu Naïf les tira, les fit af­ficher; et tous deux ils res­tèrent sains et saufs.
En 1795, le grain de la Ter­reur étant pas­sé,
Ni­co­las Sé­chard fut ob­li­gé de cher­cher un autre maître Jacques qui pût être com­po­si­teur, cor­rec­teur et prote.
Un abbé, de­puis évêque sous la Res­tau­ra­tion et qui re­fu­sait alors de prê­ter le ser­ment,
rem­pla­ça le comte de Mau­combe jus­qu’au jour où le Pre­mier Consul ré­ta­blit la reli­gion ca­tho­lique.
Le comte et l’évêque se ren­con­trèrent plus tard sur le même banc de la Chambre des Pairs.
Si en 1802 Jé­rôme-Ni­co­las Sé­chard ne sa­vait pas mieux lire et écrire qu’en 1793,
il s’était mé­na­gé d’as­sez belles étoffes pour pou­voir payer un prote.
Le com­pa­gnon si insoucieux de son avenir était de­ve­nu très-re­dou­table à ses Singes et à ses Ours. L’ava­rice commence où la pau­vre­té cesse.
Le jour où l’im­primeur entre­vit la pos­si­bi­li­té de se faire une for­tune,
l’in­té­rêt dé­ve­lop­pa chez lui une intelligence ma­té­rielle de son état, mais avide, soup­çon­neuse et pé­né­trante.
Sa pra­tique nar­guait la théo­rie. Il avait fini par toi­ser d’un coup d’œil le prix d’une page et d’une feuille se­lon chaque es­pèce de ca­rac­tère.
Il prou­vait à ses ignares chalands que les grosses lettres coû­taient plus cher à re­muer que les fines;
s’agis­sait-il des pe­tites, il di­sait qu’elles étaient plus dif­fi­ciles à manier.
La com­po­si­tion étant la par­tie ty­po­gra­phique à la­quelle il ne com­pre­nait rien,
il avait si peur de se trom­per qu’il ne fai­sait jamais que des marc­hés léo­nins.
Si ses com­po­si­teurs tra­vaillaient à l’heure, son œil ne les quit­tait jamais.
S’il sa­vait un fa­bri­cant dans la gêne, il ache­tait ses papiers à vil prix et les em­ma­ga­si­nait.
Aus­si dès ce temps pos­sé­dait-il déjà la mai­son où l’im­prime­rie était lo­gée de­puis un temps im­mé­mo­rial.
Il eut toute es­pèce de bon­heur: il de­vint veuf et n’eut qu’un fils; il le mit au ly­cée de la ville,
moins pour lui don­ner de l’édu­ca­tion que pour se pré­pa­rer un suc­ces­seur;
il le trai­tait sé­vè­re­ment afin de pro­lon­ger la du­rée de son pou­voir pater­nel;
aus­si les jours de congé le fai­sait-il tra­vailler à la casse en lui di­sant d’ap­prendre à ga­gner sa vie
pour pou­voir un jour ré­com­pen­ser son pauvre père, qui se sai­gnait pour l’éle­ver.
Au dé­part de l’abbé, Sé­chard choi­sit pour prote ce­lui de ses quatre com­po­si­teurs
que le fu­tur évêque lui si­gnala comme ayant au­tant de pro­bi­té que d’intelligence.
Par ain­si, le bon­homme fut en me­sure d’at­teindre le mo­ment où son fils pour­rait di­ri­ger l’éta­blis­se­ment,
qui s’agrandi­rait alors sous des mains jeunes et ha­biles.
David Sé­chard fit au ly­cée d’An­gou­lême les plus brillantes études.
Quoi­qu’un Ours, par­ve­nu sans connais­sances ni édu­ca­tion, mé­pri­sât consi­dé­ra­ble­ment la science,
le père Sé­chard en­voya son fils à Pa­ris pour y étu­dier la haute ty­po­gra­phie;
mais il lui fit une si vio­lente re­com­man­da­tion d’amas­ser une bonne somme dans un pays qu’il ap­pe­lait le paradis des ou­vriers,
en lui di­sant de ne pas comp­ter sur la bourse pater­nelle,
qu’il voyait sans doute un moyen d’ar­ri­ver à ses fins dans ce sé­jour au pays de Sa­pience.
Tout en ap­pre­nant son mé­tier, David ache­va son édu­ca­tion à Pa­ris. Le prote des Di­dot de­vint un sa­vant.
Vers la fin de l’an­née 1819 David Sé­chard quit­ta Pa­ris sans y avoir coû­té un rouge liard à son père,
qui le rap­pe­lait pour mettre entre ses mains le ti­mon des af­faires.
L’im­prime­rie de Ni­co­las Sé­chard pos­sé­dait alors le seul jour­nal d’an­nonces ju­di­ciaires qui exis­tât dans le Dé­par­te­ment,
la pra­tique de la Pré­fec­ture et celle de l’Évê­ché, trois clien­tèles
qui de­vaient pro­cu­rer une grande for­tune à un jeune homme ac­tif.
Préci­sé­ment à cette époque, les frères Cointet, fa­bri­cants de papiers, ache­tèrent le se­cond bre­vet d’im­primeur à la ré­si­dence d’An­gou­lême,
que jus­qu’alors le vieux Sé­chard avait su ré­duire à la plus com­plète in­ac­tion, à la fa­veur des crises mi­li­taires qui, sous l’Em­pire, com­pri­mèrent tout mou­ve­ment indus­triel;
par cette rai­son, il n’en avait point fait l’acqui­si­tion, et sa parci­mo­nie fut une cause de ruine pour la vieille im­prime­rie.
En ap­pre­nant cette nou­velle, le vieux Sé­chard pensa joyeu­se­ment
que la lutte qui s’éta­bli­rait entre son éta­blis­se­ment et les Cointet se­rait sou­te­nue par son fils, et non par lui.
— J’y au­rais suc­com­bé, se dit-il; mais un jeune homme éle­vé chez MM. Di­dot s’en ti­re­ra.

Honoré de Balzac
Les deux poètes / Die beiden Dichter
Zweisprachige Ausgabe
Übersetzt von Hedwig Lachmann

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