Guy de

Maupassant

Bel-Ami

Der Liebling

Übersetzt von Georg Freiherr von Ompteda
Synchronisation und Ergänzungen © Doppeltext 2012

TITELBLATT

PARTIE I

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

PARTIE II

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

IMPRESSUM

PARTIE I

CHAPITRE I

Quand la cais­sière lui eut ren­du la mon­naie de sa pièce de cent sous, Georges Du­roy sor­tit du res­tau­rant.
Comme il por­tait beau par na­ture et par pose d’an­cien sous-of­fi­cier,
il cam­bra sa taille, fri­sa sa moustache d’un geste mi­li­taire et fa­mi­lier,
et jeta sur les dî­neurs at­tar­dés un re­gard ra­pide et cir­cu­laire,
un de ces re­gards de joli gar­çon, qui s’étendent comme des coups d’éper­vier.
Les femmes avaient levé la tête vers lui, trois pe­tites ou­vrières, une maî­tresse de mu­sique entre deux âges,
mal pei­gnée, né­gli­gée, coif­fée d’un cha­peau tou­jours pous­siéreux et vê­tue tou­jours d’une robe de tra­vers,
et deux bour­geoises avec leurs ma­ris, ha­bi­tuées de cette gar­gote à prix fixe.
Lors­qu’il fut sur le trot­toir, il de­meu­ra un instant im­mo­bile, se de­man­dant ce qu’il al­lait faire.
On était au 28 juin, et il lui res­tait juste en poche trois francs qua­rante pour fi­nir le mois.
Cela re­présen­tait deux dî­ners sans dé­jeu­ners, ou deux dé­jeu­ners sans dî­ners, au choix.
Il ré­flé­chit que les re­pas du ma­tin étant de vingt-deux sous,
au lieu de trente que coû­taient ceux du soir, il lui res­te­rait, en se conten­tant des dé­jeu­ners, un franc vingt cen­times de boni,
ce qui re­présen­tait en­core deux col­la­tions au pain et au saucis­son, plus deux bocks sur le bou­le­vard.
C’était là sa grande dé­pense et son grand plai­sir des nuits; et il se mit à descendre la rue Notre-Dame-de-Lo­rette.
Il marc­hait ain­si qu’au temps où il por­tait l’uni­forme des hus­sards,
la poi­trine bom­bée, les jambes un peu ent­rou­vertes comme s’il ve­nait de descendre de che­val;
et il avan­çait bru­ta­le­ment dans la rue pleine de monde,
heur­tant les épaules, pous­sant les gens pour ne point se dé­ran­ger de sa route.
Il in­cli­nait lé­gè­re­ment sur l’oreille son cha­peau à haute forme as­sez dé­fraî­chi, et bat­tait le pavé de son ta­lon.
Il avait l’air de tou­jours dé­fier quel­qu’un, les pas­sants, les mai­sons,
la ville en­tière, par chic de beau sol­dat tom­bé dans le ci­vil.
Quoique ha­billé d’un com­plet de soixante francs, il gar­dait une cer­taine élé­gance ta­pa­geuse, un peu com­mune, réelle ce­pen­dant.
Grand, bien fait, blond, d’un blond châ­tain va­gue­ment rous­si, avec une moustache re­trous­sée,
qui sem­blait mous­ser sur sa lèvre, des yeux bleus, clairs, troués d’une pupille toute pe­tite, des che­veux fri­sés na­tu­rel­le­ment,
sé­pa­rés par une raie au mi­lieu du crâne, il res­sem­blait bien au mau­vais su­jet des ro­mans popu­laires.
C’était une de ces soi­rées d’été où l’air manque dans Pa­ris.
La ville, chaude comme une étuve, parais­sait suer dans la nuit étouf­fante.
Les égouts souf­flaient par leurs bouches de granit leurs ha­leines em­pestées,
et les cui­sines sou­ter­raines je­taient à la rue, par leurs fe­nêtres basses, les miasmes in­fâmes des eaux de vais­selle et des vieilles sauces.
Les concierges, en manches de che­mise, à che­val sur des chaises en paille, fu­maient la pipe sous des portes co­chères,
et les pas­sants al­laient d’un pas ac­ca­blé, le front nu, le cha­peau à la main.
Quand Georges Du­roy par­vint au bou­le­vard, il s’ar­rê­ta en­core, in­décis sur ce qu’il al­lait faire.
Il avait en­vie mainte­nant de ga­gner les Champs-Ély­sées et l’ave­nue du bois de Bou­logne
pour trou­ver un peu d’air frais sous les arbres; mais un dé­sir aus­si le tra­vaillait, ce­lui d’une ren­contre amou­reuse.
Com­ment se pré­sen­te­rait-elle? Il n’en sa­vait rien, mais il l’at­ten­dait de­puis trois mois, tous les jours, tous les soirs.
Quel­que­fois ce­pen­dant, grâce à sa belle mine et à sa tour­nure galante,
il vo­lait, par-ci, par-là, un peu d’amour, mais il es­pé­rait tou­jours plus et mieux.
La poche vide et le sang bouillant, il s’allu­mait au contact des rô­deuses qui mur­murent, à l’angle des rues:
«Ve­nez-vous chez moi, joli gar­çon?»
mais il n’osait les suivre, ne les pou­vant payer; et il at­ten­dait aus­si autre chose, d’autres baisers, moins vul­gaires.
Il ai­mait ce­pen­dant les lieux où grouillent les filles pu­bliques, leurs bals, leurs ca­fés, leurs rues;
il ai­mait les cou­doyer, leur par­ler, les tu­toyer, flai­rer leurs par­fums vio­lents, se sen­tir près d’elles.
C’étaient des femmes en­fin, des femmes d’amour. Il ne les mé­pri­sait point du mé­pris inné des hommes de fa­mille.
Il tour­na vers la Ma­de­leine et sui­vit le flot de foule qui cou­lait ac­ca­blé par la cha­leur.
Les grands ca­fés, pleins de monde, dé­bor­daient sur le trot­toir, étalant leur pu­blic de bu­veurs sous la lu­mière écla­tante et crue de leur de­van­ture illu­mi­née.
De­vant eux, sur de pe­tites tables car­rées ou rondes, les verres conte­naient des li­quides rouges, jaunes, verts, bruns, de toutes les nuances;
et dans l’in­té­rieur des ca­rafes on voyait briller les gros cy­lindres trans­parents de glace qui re­froi­dis­saient la belle eau claire.
Du­roy avait ra­len­ti sa marche, et l’en­vie de boire lui sé­chait la gorge.
Une soif chaude, une soif de soir d’été le te­nait,
et il pensait à la sensa­tion déli­cieuse des bois­sons froides cou­lant dans la bouche.
Mais s’il bu­vait seule­ment deux bocks dans la soi­rée, adieu le maigre sou­per du len­de­main,
et il les connais­sait trop, les heures af­fa­mées de la fin du mois.
Il se dit: «Il faut que je gagne dix heures et je pren­drai mon bock à l’Amé­ri­cain. Nom d’un chien! que j’ai soif tout de même!»
Et il re­gar­dait tous ces hommes at­ta­blés et bu­vant, tous ces hommes qui pou­vaient se désal­térer tant qu’il leur plai­sait.
Il al­lait, pas­sant de­vant les ca­fés d’un air crâne et gaillard,
et il ju­geait d’un coup d’œil, à la mine, à l’ha­bit, ce que chaque consom­ma­teur de­vait por­ter d’ar­gent sur lui.
Et une co­lère l’en­va­his­sait contre ces gens as­sis et tran­quilles.
En fouillant leurs poches, on trou­ve­rait de l’or, de la mon­naie blanche et des sous.
En moyenne, cha­cun de­vait avoir au moins deux louis;
ils étaient bien une cen­taine au café; cent fois deux louis font quatre mille francs! Il mur­mu­rait:
«Les co­chons!» tout en se dan­di­nant avec grâce.
S’il avait pu en tenir un au coin d’une rue, dans l’ombre bien noire,
il lui au­rait tor­du le cou, ma foi, sans scru­pule, comme il fai­sait aux vo­lailles des pay­sans, aux jours de grandes manœuvres.
Et il se rap­pe­lait ses deux an­nées d’Afrique, la fa­çon dont il ran­çon­nait les Arabes dans les pe­tits postes du Sud.
Et un sou­rire cruel et gai pas­sa sur ses lèvres au souvenir d’une esca­pade
qui avait coû­té la vie à trois hommes de la tri­bu des Ou­led-Alane et qui leur avait valu, à ses cama­rades et à lui, vingt poules,
deux mou­tons et de l’or, et de quoi rire pen­dant six mois.
On n’avait jamais trou­vé les cou­pables, qu’on n’avait guère cher­ché d’ailleurs,
l’Arabe étant un peu consi­dé­ré comme la proie na­tu­relle du sol­dat.
A Pa­ris, c’était autre chose. On ne pou­vait pas ma­rau­der gen­ti­ment, sabre au côté et re­vol­ver au poing,
loin de la justice ci­vile, en li­ber­té, il se sen­tait au cœur tous les instincts du sous-off lâ­ché en pays conquis.
Certes il les re­gret­tait, ses deux an­nées de dé­sert.
Quel dom­mage de n’être pas res­té là-bas! Mais voi­là, il avait es­péré mieux en re­ve­nant.
Et mainte­nant!… Ah! oui, c’était du propre, mainte­nant!
Il fai­sait al­ler sa langue dans sa bouche, avec un pe­tit cla­que­ment, comme pour consta­ter la sé­che­resse de son palais.
La foule glis­sait au­tour de lui, ex­té­nuée et lente, et il pensait tou­jours:
«Tas de brutes! tous ces im­béciles-là ont des sous dans le gi­let.»
Il bous­cu­lait les gens de l’épaule, et sif­flo­tait des airs joyeux.
Des mes­sieurs heur­tés se re­tour­naient en gro­gnant; des femmes pro­non­çaient:
«En voi­là un ani­mal!»
Il pas­sa de­vant le Vau­de­ville, et s’ar­rê­ta en face du café Amé­ri­cain,
se de­man­dant s’il n’al­lait pas prendre son bock, tant la soif le tor­tu­rait.
Avant de se déci­der, il re­gar­da l’heure aux hor­loges lu­mi­neuses, au mi­lieu de la chaus­sée. Il était neuf heures un quart.
Il se connais­sait: dès que le verre plein de bière se­rait de­vant lui, il l’ava­le­rait. Que fe­rait-il en­suite jus­qu’à onze heures?
Il pas­sa. «J’irai jus­qu’à la Ma­de­leine, se dit-il, et je re­vien­drai tout dou­ce­ment.»
Comme il ar­rivait au coin de la place de l’Opé­ra, il croi­sa un gros jeune homme,
dont il se rap­pe­la va­gue­ment avoir vu la tête quelque part.
Il se mit à le suivre en cher­chant dans ses souvenirs, et ré­pé­tant à mi-voix: «Où diable ai-je connu ce par­ti­cu­lier-là?»
Il fouillait dans sa pen­sée, sans par­venir à se le rap­pe­ler; puis tout d’un coup, par un sin­gu­lier phé­no­mène de mé­moire, le même homme lui appa­rut
moins gros, plus jeune, vêtu d’un uni­forme de hus­sard. Il s’écria tout haut:
«Tiens, Fo­restier!»
et, al­lon­geant le pas, il alla frap­per sur l’épaule du marcheur. L’autre se re­tour­na, le re­gar­da, puis dit:
«Qu’est-ce que vous me vou­lez, mon­sieur?»
Du­roy se mit à rire:
«Tu ne me re­con­nais pas?
— Non.
— Georges Du­roy du 6e hus­sards.»
Fo­restier ten­dit les deux mains:
«Ah! mon vieux! com­ment vas-tu?
— Très bien et toi?
— Oh! moi, pas trop; fi­gure-toi que j’ai une poi­trine de papier mâ­ché mainte­nant; je tousse six mois sur douze, à la suite d’une bron­chite
que j’ai at­tra­pée à Bou­gival, l’an­née de mon re­tour à Pa­ris, voi­ci quatre ans mainte­nant.
— Tiens! tu as l’air so­lide, pour­tant.»
Et Fo­restier, pre­nant le bras de son an­cien cama­rade, lui par­la de sa mala­die, lui ra­con­ta les consul­ta­tions,
les opi­nions et les conseils des méde­cins, la dif­fi­cul­té de suivre leurs avis dans sa po­si­tion.
On lui or­don­nait de pas­ser l’hi­ver dans le Midi; mais le pou­vait-il? Il était ma­rié et jour­na­liste, dans une belle si­tua­tion.
«Je di­rige la po­li­tique à La Vie Fran­çaise. Je fais le Sé­nat au Sa­lut, et, de temps en temps, des chro­niques lit­té­raires pour La Pla­nète.
Voi­là, j’ai fait mon che­min.»
Du­roy, sur­pris, le re­gar­dait. Il était bien chan­gé, bien mûri.
Il avait mainte­nant une allure, une te­nue, un cos­tume d’homme posé, sûr de lui, et un ventre d’homme qui dîne bien.
Au­tre­fois il était maigre, mince et souple, étour­di, cas­seur d’as­siettes, ta­pa­geur et tou­jours en train.
En trois ans Pa­ris en avait fait quel­qu’un de tout autre, de gros et de sé­rieux,
avec quelques che­veux blancs sur les tempes, bien qu’il n’eût pas plus de vingt-sept ans.
Fo­restier de­man­da:
«Où vas-tu?»
Du­roy ré­pon­dit:
«Nulle part, je fais un tour avant de rentrer.
— Eh bien, veux-tu m’ac­com­pa­gner à La Vie Fran­çaise, où j’ai des épreuves à cor­ri­ger; puis nous irons prendre un bock en­semble.
— Je te suis.»
Et ils se mirent à marcher en se te­nant par le bras avec cette fa­mi­lia­ri­té fa­cile
qui sub­siste entre com­pa­gnons d’école et entre cama­rades de ré­gi­ment.
«Qu’est-ce que tu fais à Pa­ris?» dit Fo­restier.
Du­roy haus­sa les épaules:
«Je crève de faim, tout sim­ple­ment. Une fois mon temps fini, j’ai vou­lu venir ici pour… pour faire for­tune ou plu­tôt pour vivre à Pa­ris;
et voi­là six mois que je suis em­ployé aux bu­reaux du che­min de fer du Nord, à quinze cents francs par an, rien de plus.»
Fo­restier mur­mu­ra:
«Bigre, ça n’est pas gras.
— Je te crois. Mais com­ment veux-tu que je m’en tire? Je suis seul, je ne connais per­sonne, je ne peux me re­com­man­der à per­sonne.
Ce n’est pas la bonne vo­lon­té qui me manque, mais les moyens.»
Son cama­rade le re­gar­da des pieds à la tête, en homme pra­tique, qui juge un su­jet, puis il pro­non­ça d’un ton convain­cu:
«Vois-tu, mon pe­tit, tout dé­pend de l’aplomb, ici.
Un homme un peu malin de­vient plus fa­ci­le­ment mi­nistre que chef de bu­reau. Il faut s’impo­ser et non pas de­man­der.
Mais com­ment diable n’as-tu pas trou­vé mieux qu’une place d’em­ployé au Nord?»
Du­roy re­prit:
«J’ai cher­ché par­tout, je n’ai rien dé­cou­vert.
Mais j’ai quelque chose en vue en ce mo­ment, on m’offre d’entrer comme écuyer au ma­nège Pel­le­rin.
Là, j’au­rai, au bas mot, trois mille francs.»
Fo­restier s’ar­rê­ta net!
«Ne fais pas ça, c’est stu­pide, quand tu de­vrais ga­gner dix mille francs. Tu te fermes l’avenir du coup.
Dans ton bu­reau, au moins, tu es ca­ché, per­sonne ne te connaît,
tu peux en sor­tir, si tu es fort, et faire ton che­min. Mais une fois écuyer, c’est fini.
C’est comme si tu étais maître d’hô­tel dans une mai­son où tout Pa­ris va dî­ner.
Quand tu au­ras don­né des le­çons d’équi­ta­tion aux hommes du monde ou à leurs fils, ils ne pour­ront plus s’ac­cou­tumer à te consi­dérer comme leur égal.»

Guy de Maupassant
Bel-Ami / Der Liebling
Zweisprachige Ausgabe
Übersetzt von Georg Freiherr von Ompteda

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