Guy de

Maupassant

Le Rosier de Madame Husson

Der Tugendpreis

Übersetzt von Georg Freiherr von Ompteda
Synchronisation und Ergänzungen © Doppeltext 2012

TITELBLATT

LE ROSIER DE MADAME HUSSON

IMPRESSUM

Nous venions de pas­ser Gi­sors, où je m’étais ré­veillé en en­ten­dant le nom de la ville crié par les em­ployés,
et j’al­lais m’as­sou­pir de nou­veau, quand une se­cousse épou­van­table me jeta sur la grosse dame qui me fai­sait vis-à-vis.
Une roue s’était bri­sée à la ma­chine qui gi­sait en tra­vers de la voie.
Le ten­der et le wa­gon de ba­gages, dé­raillés aus­si, s’étaient cou­chés à côté de cette mou­rante
qui râ­lait, gei­gnait, sif­flait, souf­flait, cra­chait, res­sem­blait à ces che­vaux tom­bés dans la rue,
dont le flanc bat, dont la poi­trine pal­pite, dont les na­seaux fument et dont tout le corps fris­sonne,
mais qui ne paraissent plus ca­pables du moindre ef­fort pour se rele­ver et se re­mettre à marcher.
Il n’y avait ni morts ni bles­sés, quelques contu­sion­nés seule­ment, car le train n’avait pas en­core re­pris son élan,
et nous re­gar­dions, dé­so­lés, la grosse bête de fer estro­piée, qui ne pour­rait plus nous traî­ner
et qui bar­rait la route pour long­temps peut-être, car il fau­drait sans doute faire venir de Pa­ris un train de se­cours.
Il était alors dix heures du ma­tin, et je me déci­dai tout de suite à re­ga­gner Gi­sors pour y dé­jeu­ner.
Tout en marc­hant sur la voie, je me di­sais: «Gi­sors, Gi­sors, mais je connais quel­qu’un ici. Qui donc?
Gi­sors? Voyons, j’ai un ami dans cette ville»
Un nom sou­dain jaillit dans mon souvenir: «Al­bert Ma­ram­bot.»
C’était un an­cien cama­rade de col­lège, que je n’avais pas vu de­puis douze ans au moins, et qui exer­çait à Gi­sors la pro­fes­sion de méde­cin.
Sou­vent il m’avait écrit pour m’in­vi­ter; j’avais tou­jours pro­mis, sans tenir. Cette fois en­fin je pro­fi­te­rais de l’oc­ca­sion.
Je de­man­dai au pre­mier pas­sant: «Sa­vez-vous où de­meure M. le docteur Ma­ram­bot?»
Il ré­pon­dit sans hé­si­ter, avec l’ac­cent traî­nard des Nor­mands: «Rue Dau­phine.»
J’aper­çus en ef­fet, sur la porte de la mai­son indi­quée, une grande plaque de cuivre où était gra­vé le nom de mon an­cien cama­rade.
Je son­nai; mais la ser­vante, une fille à che­veux jaunes, aux gestes lents, ré­pé­tait d’un air stu­pide: «I y est paas, i y est paas.»
J’en­ten­dais un bruit de four­chettes et de verres, et je criai: «Hé! Ma­ram­bot.»
Une porte s’ou­vrit, et un gros homme à fa­vo­ris pa­rut, l’air mécon­tent, une ser­viette à la main.
Certes, je ne l’au­rais pas re­con­nu. On lui au­rait don­né qua­rante-cinq ans au moins, et, en une se­conde, toute la vie de pro­vince m’appa­rut, qui alour­dit, épais­sit et vieillit.
Dans un seul élan de ma pen­sée, plus ra­pide que mon geste pour lui tendre la main,
je connus son existence, sa manière d’être, son genre d’es­prit et ses théo­ries sur le monde.
Je de­vi­nai les longs re­pas qui avaient ar­ron­di son ventre, les som­no­lences après dî­ner, dans la tor­peur d’une lourde di­gestion ar­ro­sée de co­gnac,
et les vagues re­gards je­tés sur les malades avec la pen­sée de la poule rô­tie qui tourne de­vant le feu.
Ses conver­sa­tions sur la cui­sine, sur le cidre, l’eau-de-vie et le vin, sur la manière de cuire cer­tains plats et de bien lier cer­taines sauces me furent ré­vélées,
rien qu’en aper­ce­vant l’em­pâ­te­ment rouge de ses joues, la lour­deur de ses lèvres, l’éclat morne de ses yeux.
Je lui dis: «Tu ne me re­con­nais pas. Je suis Raoul Au­ber­tin.»
Il ou­vrit les bras et faillit m’étouf­fer, et sa pre­mière phrase fut celle-ci:
— Tu n’as pas dé­jeu­né, au moins?
— Non.
— Quelle chance! je me mets à table et j’ai une ex­cel­lente truite.
Cinq mi­nutes plus tard je dé­jeu­nais en face de lui.
Je lui de­man­dai:
— Tu es res­té gar­çon!
— Par­bleu!
— Et tu t’amuses ici?
— Je ne m’en­nuie pas, je m’oc­cupe. J’ai des malades, des amis. Je mange bien, je me porte bien, j’aime à rire et chas­ser. Ça va.
— La vie n’est pas trop mono­tone dans cette pe­tite ville?
— Non, mon cher, quand on sait s’oc­cu­per. Une pe­tite ville, en somme, c’est comme une grande.
Les événe­ments et les plai­sirs y sont moins va­riés, mais on leur prête plus d’impor­tance;
les re­la­tions y sont moins nom­breuses, mais on se ren­contre plus sou­vent.
Quand on connaît toutes les fe­nêtres d’une rue, cha­cune d’elles vous oc­cupe et vous in­trigue da­van­tage qu’une rue en­tière à Pa­ris.
C’est très amu­sant, une pe­tite ville, tu sais, très amu­sant, très amu­sant.
Tiens, celle-ci, Gi­sors, je la connais sur le bout du doigt de­puis son ori­gine jus­qu’à au­jourd’hui.
Tu n’as pas idée comme son histoire est drôle.
— Tu es de Gi­sors?
— Moi? Non. Je suis de Gour­nay, sa voi­sine et sa rivale.
Gour­nay est à Gi­sors ce que Lu­cullus était à Ci­cé­ron. Ici, tout est pour la gloire, on dit:
«les or­gueilleux de Gi­sors». A Gour­nay, tout est pour le ventre, on dit: «les mâ­queux de Gour­nay».
Gi­sors mé­prise Gour­nay, mais Gour­nay rit de Gi­sors. C’est très co­mique, ce pays-ci.
Je m’aper­çus que je man­geais quelque chose de vrai­ment ex­quis,
des œufs mol­lets en­ve­lop­pés dans un four­reau de ge­lée de viande aro­ma­ti­sée aux herbes et lé­gè­re­ment sai­sie dans la glace.
Je dis en cla­quant la langue pour flat­ter Ma­ram­bot: «Bon, ceci.»
Il sou­rit: «Deux choses néces­saires, de la bonne ge­lée, dif­fi­cile à ob­tenir, et de bons œufs.
Oh! les bons œufs, que c’est rare, avec le jaune un peu rouge, bien sa­vou­reux!
Moi, j’ai deux basses-cours, une pour l’œuf, l’autre pour la vo­laille.
Je nour­ris mes pon­deuses d’une manière spéciale. J’ai mes idées.
Dans l’œuf comme dans la chair du pou­let, du bœuf ou du mou­ton, dans le lait,
dans tout, on re­trouve et on doit goû­ter le suc, la quintes­sence des nour­ri­tures an­té­rieures de la bête.
Comme on pour­rait mieux man­ger si on s’oc­cu­pait da­van­tage de cela!»
Je riais.
— Tu es donc gour­mand?
— Par­bleu! Il n’y a que les im­béciles qui ne soient pas gour­mands. On est gour­mand comme on est ar­tiste, comme on est instruit, comme on est poète.
Le goût, mon cher, c’est un or­gane déli­cat, per­fec­tible et res­pec­table comme l’œil et l’oreille.
Man­quer de goût, c’est être pri­vé d’une fa­cul­té ex­quise, de la fa­cul­té de discer­ner la qua­li­té des ali­ments,
comme on peut être pri­vé de celle de discer­ner les qua­li­tés d’un livre ou d’une œuvre d’art;
c’est être pri­vé d’un sens es­sen­tiel, d’une par­tie de la su­pé­rio­ri­té hu­maine;
c’est appar­tenir à une des innom­brables classes d’in­firmes, de dis­gra­ciés et de sots dont se com­pose notre race;
c’est avoir la bouche bête, en un mot, comme on a l’es­prit bête.
Un homme qui ne distingue pas une lan­gouste d’un ho­mard, un ha­reng,
cet ad­mi­rable pois­son qui porte en lui toutes les sa­veurs, tous les arômes
de la mer, d’un ma­que­reau ou d’un mer­lan, et une poire cras­sane d’une du­chesse, est com­pa­rable à ce­lui
qui confon­drait Bal­zac avec Eu­gène Sue, une sym­pho­nie de Bee­tho­ven avec une marche mi­li­taire d’un chef de mu­sique de ré­gi­ment,
et l’Apol­lon du Bel­vé­dère avec la sta­tue du gé­né­ral de Blan­mont!
— Qu’est-ce donc que le gé­né­ral de Blan­mont?
— Ah! c’est vrai, tu ne sais pas. On voit bien que tu n’es point de Gi­sors?
Mon cher, je t’ai dit tout à l’heure qu’on ap­pe­lait les ha­bi­tants de cette ville les «or­gueilleux de Gi­sors»
et jamais épi­thète ne fut mieux mé­ri­tée. Mais dé­jeu­nons d’abord, et je te par­le­rai de notre ville en te la fai­sant vi­si­ter.
Il ces­sait de par­ler de temps en temps pour boire len­te­ment un demi-verre de vin qu’il re­gar­dait avec ten­dresse en le re­po­sant sur la table.
Une ser­viette nouée au col, les pommettes rouges, l’œil ex­ci­té,
les fa­vo­ris épa­nouis au­tour de sa bouche en tra­vail, il était amu­sant à voir.
Il me fit man­ger jus­qu’à la suf­fo­ca­tion. Puis, comme je vou­lais re­ga­gner la gare, il me sai­sit le bras et m’entraî­na par les rues.
La ville, d’un joli ca­rac­tère pro­vincial, do­mi­née par sa for­te­resse, le plus cu­rieux mo­nu­ment de l’archi­tec­ture mi­li­taire du XIIe siècle qui soit en France,
do­mine à son tour une longue val­lée où les lourdes vaches de Nor­man­die broutent et ru­minent dans les pâ­tu­rages.
Le docteur me dit: — Gi­sors, ville de 4.000 ha­bi­tants, aux confins de l’Eure, men­tion­née déjà dans les Commen­taires de Jules Cé­sar:
Cæ­sa­ris ostium, puis Cæ­sar­tium, Cæ­sor­tium, Gi­sor­tium, Gi­sors.
Je ne te mè­ne­rai pas vi­si­ter le cam­pe­ment de l’ar­mée ro­maine dont les traces sont en­core très vi­sibles.
Je riais et je ré­pon­dis: — Mon cher, il me semble que tu es at­teint d’une mala­die spéciale
que tu de­vrais étu­dier, toi méde­cin, et qu’on ap­pelle l’es­prit de clo­cher.
Il s’ar­rê­ta net:
— L’es­prit de clo­cher, mon ami, n’est pas autre chose que le pa­trio­tisme na­tu­rel.
J’aime ma mai­son, ma ville et ma pro­vince par ex­ten­sion, parce que j’y trouve en­core les ha­bi­tudes de mon vil­lage;
mais si j’aime la fron­tière, si je la dé­fends, si je me fâche
quand le voi­sin y met le pied, c’est parce que je me sens déjà me­na­cé dans ma mai­son,
parce que la fron­tière que je ne connais pas est le che­min de ma pro­vince.
Ain­si moi, je suis Nor­mand, un vrai Nor­mand; eh bien, mal­gré ma ran­cune contre l’Al­le­mand et mon dé­sir de ven­geance,
je ne le dé­teste pas, je ne le hais pas d’instinct comme je hais l’An­glais,
l’en­ne­mi vé­ri­table, l’en­ne­mi hé­ré­di­taire, l’en­ne­mi na­tu­rel du Nor­mand,
parce que l’An­glais a pas­sé sur ce sol ha­bi­té par mes aïeux, l’a pillé et ra­va­gé vingt fois,
et que l’aver­sion de ce peuple per­fide m’a été trans­mise avec la vie par mon père… Tiens, voi­ci la sta­tue du gé­né­ral.
— Quel gé­né­ral?
— Le gé­né­ral de Blan­mont! Il nous fal­lait une sta­tue.
Nous ne sommes pas pour rien les or­gueilleux de Gi­sors! Alors nous avons dé­cou­vert le gé­né­ral de Blan­mont.
Re­garde donc la vi­trine de ce lib­raire.
Il m’entraî­na vers la de­van­ture d’un lib­raire où une quin­zaine de vo­lumes jaunes, rouges ou bleus at­ti­raient l’œil.
En li­sant les titres, un rire fou me sai­sit;
c’étaient: Gi­sors, ses ori­gines, son avenir, par M. X…, membre de plu­sieurs so­cié­tés sa­vantes;
Histoire de Gi­sors, par l’abbé A…;
Gi­sors, de Cé­sar à nos jours, par M. B…, pro­prié­taire;
Gi­sors et ses en­vi­rons, par le docteur C. D…;
Les Gloires de Gi­sors, par un cher­cheur.
— Mon cher, re­prit Ma­ram­bot, il ne se passe pas une an­née, par une an­née, tu en­tends bien,
sans que paraisse ici une nou­velle histoire de Gi­sors; nous en avons vingt-trois.
— Et les gloires de Gi­sors? de­man­dai-je.
— Oh! je ne te les di­rai pas toutes, je te par­le­rai seule­ment des princi­pales.
Nous avons eu d’abord le gé­né­ral de Blan­mont, puis le ba­ron Davillier,
le cé­lèbre cé­ra­miste qui fut l’ex­plo­ra­teur de l’Espagne et des Ba­léares et ré­vé­la aux col­lec­tion­neurs les ad­mi­rables faïences hispa­no-arabes.
Dans les lettres, un jour­na­liste de grand mé­rite, mort au­jourd’hui, Charles Brainne,
et parmi les bien vivants le très émi­nent di­rec­teur du Nou­velliste de Rouen, Charles La­pierre… et en­core beau­coup d’autres, beau­coup d’autres…
Nous sui­vions une longue rue, lé­gè­re­ment en pente, chauf­fée d’un bout à l’autre par le so­leil de juin, qui avait fait rentrer chez eux les ha­bi­tants.
Tout à coup, à l’autre bout de cette voie, un homme appa­rut, un ivrogne qui ti­tu­bait.
Il ar­rivait, la tête en avant, les bras bal­lants, les jambes molles,
par périodes de trois, six ou dix pas ra­pides, que suivait tou­jours un re­pos.
Quand son élan éner­gique et court l’avait por­té au mi­lieu de la rue,
il s’ar­rê­tait net et se balan­çait sur ses pieds, hé­si­tant entre la chute et une nou­velle crise d’éner­gie.
Puis il re­par­tait brus­que­ment dans une di­rec­tion quel­conque.
Il ve­nait alors heur­ter une mai­son sur la­quelle il sem­blait se col­ler, comme s’il vou­lait entrer de­dans, à tra­vers le mur.
Puis il se re­tour­nait d’une se­cousse et re­gar­dait de­vant lui, la bouche ou­verte, les yeux cli­gno­tants sous le so­leil,
puis d’un coup de reins, dé­tac­hant son dos de la mu­raille, il se re­met­tait en route.
Un pe­tit chien jaune, un ro­quet fa­mélique, le suivait en aboyant, s’ar­rê­tant quand il s’ar­rê­tait, re­par­tant quand il re­par­tait.
— Tiens, dit Ma­ram­bot, voi­là le ro­sier de Mme Hus­son.
Je fus très sur­pris et je de­man­dai: «Le ro­sier de Mme Hus­son, qu’est-ce que tu veux dire par là?»
Le méde­cin se mit à rire.
— Oh! c’est une manière d’ap­pe­ler les ivrognes que nous avons ici.
Cela vient d’une vieille histoire pas­sée mainte­nant à l’état de lé­gende, bien qu’elle soit vraie en tous points.
— Est-elle drôle, ton histoire?
— Très drôle.
— Alors, ra­conte-la.
— Très vo­lon­tiers. Il y avait au­tre­fois dans cette ville une vieille dame, très ver­tueuse et pro­tec­trice de la ver­tu, qui s’ap­pe­lait Mme Hus­son.
Tu sais, je te dis les noms vé­ri­tables et pas des noms de fan­tai­sie.
Mme Hus­son s’oc­cu­pait par­ti­cu­liè­re­ment des bonnes œuvres, de se­cou­rir les pauvres et d’en­cou­ra­ger les mé­ri­tants.
Pe­tite, trot­tant court, or­née d’une per­ruque de soie noire,
cé­ré­mo­nieuse, po­lie, en fort bons termes avec le bon Dieu re­présen­té par l’abbé Malou,
elle avait une hor­reur pro­fonde, une hor­reur na­tive du vice, et sur­tout du vice que l’Église ap­pelle luxure.
Les gros­sesses avant ma­riage la met­taient hors d’elle, l’exas­pé­raient jus­qu’à la faire sor­tir de son ca­rac­tère.
Or c’était l’époque où l’on cou­ron­nait des ro­sières aux en­vi­rons de Pa­ris, et l’idée vint à Mme Hus­son d’avoir une ro­sière à Gi­sors.
Elle s’en ou­vrit à l’abbé Malou, qui dres­sa aus­si­tôt une liste de can­di­dates.
Mais Mme Hus­son était ser­vie par une bonne, par une vieille bonne nom­mée Fran­çoise, aus­si in­trai­table que sa pa­tronne.
Dès que le prêtre fut par­ti, la maî­tresse ap­pe­la sa ser­vante et lui dit:
— Tiens, Fran­çoise, voi­ci les filles que me pro­pose M. le curé pour le prix de ver­tu; tâche de sa­voir ce qu’on pense d’elles dans le pays.
Et Fran­çoise se mit en cam­pagne.
Elle re­cueillit tous les po­tins, toutes les histoires, tous les pro­pos, tous les soup­çons.
Pour ne rien ou­blier, elle écrivait cela avec la dé­pense, sur son livre de cui­sine
et le re­met­tait chaque ma­tin à Mme Hus­son, qui pou­vait lire, après avoir ajusté ses lu­nettes sur son nez mince:
Pain . . . . . . . . . . quatre sous.
Lait . . . . . . . . . . . deux sous.
Beurre . . . . . . . . huit sous.
Mal­vi­na Le­vesque s’a dé­ran­gé l’an der­nier avec Ma­thu­rin Poi­lu.
Un gi­got . . . . . . . vingt-cinq sous.
Sel . . . . . . . . . . . . un sou.
Ro­sa­lie Va­ti­nel qu’a été ren­con­trée dans le boi Ri­bou­det avec Cé­saire Pié­noir par Mme Oné­sime re­pas­seuse, le vingt juillet à la brune.
Radis . . . . . . . . . . un sou.
Vi­naigre . . . . . . . . deux sous.
Sel d’oseille . . . . . deux sous.
Jo­sé­phine Durdent qu’on ne croit pas qu’al a fau­té non­obstant qu’al est en cor­respon­dance avec le fil Opor­tun
qu’est en ser­vice à Rouen et qui lui a en­voyé un bo­net en cado par la diligence.
Pas une ne sor­tit in­tacte de cette en­quête scru­pu­leuse.
Fran­çoise inter­ro­geait tout le monde, les voi­sins, les four­nis­seurs, l’insti­tu­teur, les sœurs de l’école et re­cueillait les moindres bruits.
Comme il n’est pas une fille dans l’uni­vers sur qui les com­mères n’aient jasé,
il ne se trou­va pas dans le pays une seule jeune per­sonne à l’abri d’une mé­di­sance.
Or Mme Hus­son vou­lait que la ro­sière de Gi­sors, comme la femme de Cé­sar, ne fût même pas soup­çon­née,
et elle de­meu­rait dé­so­lée, déses­pérée, de­vant le livre de cui­sine de sa bonne.
On élar­git alors le cercle des per­qui­si­tions jus­qu’aux vil­lages en­vi­ron­nants; on ne trou­va rien.
Le maire fut consul­té. Ses pro­té­gées échouèrent.
Celles du Dr Bar­be­sol n’eurent pas plus de suc­cès, mal­gré la préci­sion de ses ga­ranties scien­ti­fiques.
Or, un ma­tin, Fran­çoise, qui rentrait d’une course, dit à sa maî­tresse:
— Voyez-vous, ma­dame, si vous vou­lez cou­ron­ner quel­qu’un, n’y a qu’Isi­dore dans la cont­rée.
Mme Hus­son res­ta rê­veuse.
Elle le connais­sait bien, Isi­dore, le fils de Vir­gi­nie la frui­tière. Sa chaste­té pro­ver­biale fai­sait la joie de Gi­sors de­puis plu­sieurs an­nées déjà,
ser­vait de thème plai­sant aux conver­sa­tions de la ville et d’amu­se­ment pour les filles qui s’égayaient à le ta­qui­ner.
Agé de vingt ans pas­sés, grand, gauche, lent et craintif,
il ai­dait sa mère dans son commerce et pas­sait ses jours à éplu­cher des fruits ou des lé­gumes, as­sis sur une chaise de­vant la porte.
Il avait une peur mala­dive des ju­pons qui lui fai­sait bais­ser les yeux dès qu’une cliente le re­gar­dait en sou­riant,
et cette ti­mi­di­té bien connue le ren­dait le jouet de tous les espiègles du pays.
Les mots har­dis, les gau­loi­se­ries, les allu­sions gra­ve­leuses le fai­saient rou­gir si vite que le Dr Bar­be­sol l’avait sur­nom­mé le thermo­mètre de la pu­deur.
Sa­vait-il ou ne sa­vait-il pas? se de­man­daient les voi­sins, les malins.
Était-ce le simple pres­sen­ti­ment de mys­tères igno­rés et hon­teux, ou bien l’indi­gna­tion pour les vils contacts or­don­nés par l’amour qui sem­blait émou­voir si fort le fils de la frui­tière Vir­gi­nie?
Les ga­lo­pins du pays, en cou­rant de­vant sa boutique, hur­laient des or­dures à pleine bouche afin de le voir bais­ser les yeux;
les filles s’amu­saient à pas­ser et re­pas­ser de­vant lui en chu­cho­tant des po­lis­son­ne­ries qui le fai­saient rentrer dans la mai­son.
Les plus har­dies le pro­vo­quaient ou­ver­te­ment, pour rire, pour s’amu­ser,
lui don­naient des ren­dez-vous, lui pro­po­saient un tas de choses abo­mi­nables.
Donc Mme Hus­son était de­ve­nue rê­veuse.
Certes, Isi­dore était un cas de ver­tu ex­cep­tion­nel, no­toire, in­at­ta­quable.
Per­sonne, parmi les plus scep­tiques, parmi les plus in­cré­dules,
n’au­rait pu, n’au­rait osé soup­çon­ner Isi­dore de la plus lé­gère in­frac­tion à une loi quel­conque de la mo­rale.
On ne l’avait jamais vu non plus dans un café, jamais ren­con­tré le soir dans les rues.
Il se cou­chait à huit heures et se le­vait à quatre. C’était une per­fec­tion, une perle.
Ce­pen­dant Mme Hus­son hé­si­tait en­core. L’idée de sub­sti­tuer un ro­sier à une ro­sière la trou­blait, l’in­quié­tait un peu, et elle se ré­so­lut à consul­ter l’abbé Malou.
L’abbé Malou ré­pon­dit: «Qu’est-ce que vous dé­si­rez ré­com­pen­ser, ma­dame?
C’est la ver­tu, n’est-ce pas, et rien que la ver­tu.
«Que vous importe, alors, qu’elle soit mâle ou fe­melle! La ver­tu est éter­nelle, elle n’a pas de pa­trie et pas de sexe: elle est la Ver­tu.»
En­cou­ra­gée ain­si, Mme Hus­son alla trou­ver le maire.
Il ap­prou­va tout à fait. «Nous fe­rons une belle cé­ré­mo­nie, dit-il.
Et une autre an­née, si nous trou­vons une femme aus­si digne qu’Isi­dore nous cou­ron­ne­rons une femme.
C’est même là un bel exemple que nous don­ne­rons à Nan­terre. Ne soyons pas ex­clu­sifs, ac­cueillons tous les mé­rites.»
Isi­dore, pré­ve­nu, rou­git très fort et sem­bla content.
Le cou­ron­ne­ment fut donc fixé au 15 août, fête de la Vierge Ma­rie et de l’em­pe­reur Napo­léon.
La muni­ci­pa­li­té avait déci­dé de don­ner un grand éclat à cette so­len­ni­té
et on avait dispo­sé l’estrade sur les Cou­ron­neaux, char­mant pro­lon­ge­ment des rem­parts de la vieille for­te­resse où je te mè­ne­rai tout à l’heure.
Par une na­tu­relle ré­vo­lu­tion de l’es­prit pu­blic, la ver­tu d’Isi­dore, ba­fouée jus­qu’à ce jour,
était de­ve­nue sou­dain res­pec­table et en­viée de­puis qu’elle de­vait lui rap­por­ter 500 francs, plus un li­vret de caisse d’épargne, une mon­tagne de consi­dé­ra­tion et de la gloire à re­vendre.
Les filles mainte­nant re­gret­taient leur lé­gè­re­té, leurs rires, leurs allures libres;
et Isi­dore, bien que tou­jours mo­deste et ti­mide, avait pris un pe­tit air sa­tis­fait qui di­sait sa joie in­té­rieure.
Dès la veille du 15 août, toute la rue Dau­phine était pa­voi­sée de dra­peaux.
Ah! j’ai ou­blié de te dire à la suite de quel événe­ment cette voie avait été ap­pe­lée rue Dau­phine.
Il paraî­trait que la Dau­phine, une dau­phine, je ne sais plus la­quelle,
vi­si­tant Gi­sors, avait été te­nue si long­temps en re­présen­ta­tion par les au­to­ri­tés,
que, au mi­lieu d’une pro­me­nade triom­phale à tra­vers la ville, elle ar­rê­ta le cor­tège de­vant une des mai­sons de cette rue et s’écria:
«Oh! la jo­lie ha­bi­ta­tion, comme je vou­drais la vi­si­ter! A qui donc appar­tient-elle?»
On lui nom­ma le pro­prié­taire, qui fut cher­ché, trou­vé et ame­né, confus et glo­rieux, de­vant la prin­cesse.
Elle descen­dit de voi­ture, entra dans la mai­son,
pré­ten­dit la connaître du haut en bas et res­ta même en­fer­mée quelques instants seule dans une chambre.
Quand elle res­sor­tit, le peuple, flat­té de l’hon­neur fait à un ci­toyen de Gi­sors, hur­la: «Vive la Dau­phine!»
Mais une chan­son­nette fut ri­mée par un far­ceur, et la rue gar­da le nom de l’al­tesse royale, car:
La prin­cesse très pres­sée,
Sans cloche, prêtre ou be­deau,
L’avait, avec un peu d’eau,
Bap­ti­sée.
Mais je re­viens à Isi­dore.
On avait jeté des fleurs tout le long du par­cours du cor­tège, comme on fait aux pro­ces­sions de la Fête-Dieu,
et la garde na­tio­nale était sur pied, sous les ordres de son chef, le com­man­dant Des­barres, un vieux so­lide de la Grande Ar­mée
qui montrait avec or­gueil, à côté du cadre conte­nant la croix d’hon­neur don­née par l’Em­pe­reur lui-même,
la barbe d’un co­saque cueillie d’un seul coup de sabre au men­ton de son pro­prié­taire par le com­man­dant, pen­dant la re­traite de Rus­sie.
Le corps qu’il com­man­dait était d’ailleurs un corps d’élite cé­lèbre dans toute la pro­vince,
et la com­pa­gnie des gre­na­diers de Gi­sors se voyait ap­pe­lée à toutes les fêtes mé­mo­rables dans un rayon de quinze à vingt lieues.
On ra­conte que le roi Louis-Phi­lippe, pas­sant en re­vue les mi­lices de l’Eure, s’ar­rê­ta émer­veillé de­vant la com­pa­gnie de Gi­sors, et s’écria:
«Oh! quels sont ces beaux gre­na­diers?
— Ceux de Gi­sors, ré­pon­dit le gé­né­ral.
— J’au­rais dû m’en dou­ter» mur­mu­ra le roi.
Le com­man­dant Des­barres s’en vint donc avec ses hommes, mu­sique en tête, cher­cher Isi­dore dans la boutique de sa mère.
Après un pe­tit air joué sous ses fe­nêtres, le Ro­sier lui-même appa­rut sur le seuil.
Il était vêtu de cou­til blanc des pieds à la tête, et coif­fé d’un cha­peau de paille qui por­tait, comme co­carde, un pe­tit bou­quet de fleurs d’oran­ger.
Cette question du cos­tume avait beau­coup in­quié­té Mme Hus­son,
qui hé­si­ta long­temps entre la veste noire des pre­miers com­muniants et le com­plet tout à fait blanc.
Mais Fran­çoise, sa conseillère, la déci­da pour le com­plet blanc en fai­sant voir que le Ro­sier au­rait l’air d’un cygne.
Der­rière lui pa­rut sa pro­tec­trice, sa mar­raine, Mme Hus­son triom­phante.
Elle prit son bras pour sor­tir, et le maire se pla­ça de l’autre côté du Ro­sier.
Les tam­bours bat­taient. Le com­man­dant Des­barres com­man­da: «Pré­sen­tez armes!»
Le cor­tège se re­met en marche vers l’église, au mi­lieu d’un im­mense concours de peuple venu de toutes les com­munes voi­sines.
Après une courte messe et une al­lo­cu­tion tou­chante de l’abbé Malou, on re­par­tit vers les Cou­ron­neaux
où le ban­quet était ser­vi sous une tente.
Avant de se mettre à table, le maire prit la pa­role.
Voi­ci son discours tex­tuel. Je l’ai ap­pris par cœur, car il est beau:
«Jeune homme, une femme de bien, ai­mée des pauvres et res­pec­tée des riches, Mme Hus­son,
que le pays tout en­tier re­mercie ici, par ma voix, a eu la pen­sée, l’heu­reuse et bien­fai­sante pen­sée,
de fon­der en cette ville un prix de ver­tu qui se­rait un précieux en­cou­ra­ge­ment of­fert aux ha­bi­tants de cette belle cont­rée.
«Vous êtes, jeune homme, le pre­mier élu, le pre­mier cou­ron­né de cette dy­nastie de la sa­gesse et de la chaste­té.
Votre nom res­te­ra en tête de cette liste des plus mé­ri­tants; et il fau­dra que votre vie,
com­pre­nez-le bien, que votre vie tout en­tière ré­ponde à cet heu­reux commen­ce­ment.
Au­jourd’hui, en face de cette noble femme qui ré­com­pense votre conduite, en face de ces sol­dats
— ci­toyens qui ont pris les armes en votre hon­neur, en face de cette popu­la­tion émue, réunie pour vous ac­clamer,
ou plu­tôt pour ac­clamer en vous la ver­tu, vous contrac­tez l’en­ga­ge­ment so­len­nel en­vers la ville,
en­vers nous tous, de don­ner jus­qu’à votre mort l’ex­cellent exemple de votre jeu­nesse.
«Ne l’ou­bliez point, jeune homme.
Vous êtes la pre­mière graine je­tée dans ce champ de l’es­pé­rance, don­nez-nous les fruits que nous at­ten­dons de vous.»
Le maire fit trois pas, ou­vrit les bras et ser­ra contre son cœur Isi­dore qui san­glo­tait.
Il san­glo­tait, le Ro­sier, sans sa­voir pour­quoi, d’émo­tion confuse, d’or­gueil, d’at­ten­dris­se­ment vague et joyeux.
Puis le maire lui mit dans une main une bourse de soie où son­nait de l’or,
cinq cents francs en or!… et dans l’autre un li­vret de caisse d’épargne.
Et il pro­non­ça d’une voix so­len­nelle: «Hom­mage, gloire et ri­chesse à la ver­tu.»
Le com­man­dant Des­barres hur­lait: «Bra­vo!» Les gre­na­diers vo­ci­fé­raient, le peuple ap­plau­dit.
A son tour Mme Hus­son s’es­suya les yeux.
Puis on prit place au­tour de la table où le ban­quet était ser­vi.
Il fut inter­mi­nable et ma­gni­fique. Les plats suivaient les plats; le cidre jaune et le vin rouge fra­ter­ni­saient dans les verres voi­sins et se mê­laient dans les esto­macs.
Les chocs d’as­siettes, les voix et la mu­sique qui jouait en sour­dine fai­saient une ru­meur conti­nue, pro­fonde,
s’épar­pillant dans le ciel clair où vo­laient les hi­ron­delles.
Mme Hus­son ra­justait par mo­ments sa per­ruque de soie noire chavi­rée sur une oreille et cau­sait avec l’abbé Malou.
Le maire, ex­ci­té, par­lait po­li­tique avec le com­man­dant Des­barres, et Isi­dore man­geait, Isi­dore bu­vait, comme il n’avait jamais bu et man­gé!
Il pre­nait et re­pre­nait de tout, s’aper­ce­vant pour la pre­mière fois
qu’il est doux de sen­tir son ventre s’em­plir de bonnes choses qui font plai­sir d’abord en pas­sant dans la bouche.
Il avait des­ser­ré adroi­te­ment la boucle de son pan­ta­lon qui le ser­rait sous la pres­sion crois­sante de son be­don,
et si­len­cieux, un peu in­quié­té ce­pen­dant par une tache de vin tom­bée sur son veston de cou­til, il ces­sait de mâ­cher
pour por­ter son verre à sa bouche, et l’y gar­der le plus pos­sible, car il goû­tait avec len­teur.
L’heure des toasts son­na. Ils furent nom­breux et très ap­plau­dis.
Le soir ve­nait; on était à table de­puis midi. Déjà flot­taient dans la val­lée les va­peurs fines et lai­teuses,
lé­ger vê­te­ment de nuit des ruis­seaux et des prai­ries; le so­leil tou­chait à l’ho­ri­zon; les vaches beu­glaient au loin dans les brumes des pâ­tu­rages.
C’était fini: on re­descen­dait vers Gi­sors. Le cor­tège, rom­pu mainte­nant, marc­hait en dé­ban­dade.
Mme Hus­son avait pris le bras d’Isi­dore et lui fai­sait des re­com­man­da­tions nom­breuses, pres­santes, ex­cel­lentes.
Ils s’ar­rê­tèrent de­vant la porte de la frui­tière, et le Ro­sier fut lais­sé chez sa mère.
Elle n’était point rent­rée. In­vi­tée par sa fa­mille à célé­brer aus­si le triomphe de son fils,
elle avait dé­jeu­né chez sa sœur, après avoir sui­vi le cor­tège jus­qu’à la tente du ban­quet.
Donc Isi­dore res­ta seul dans la boutique où pé­né­trait la nuit.
Il s’as­sis sur une chaise, agi­té par le vin et par l’or­gueil, et re­gar­da au­tour de lui.
Les ca­rottes, les choux, les oi­gnons ré­pan­daient dans la pièce fer­mée leur forte sen­teur de lé­gumes,
leur aromes jar­di­niers et rudes, aux­quels se mê­laient une douce et pé­né­trante odeur de fraises et le par­fum lé­ger,
le par­fum fuyant d’une cor­beille de pêches.
Le Ro­sier en prit une et la man­gea à pleines dents, bien qu’il eût le ventre rond comme une ci­trouille.
Puis tout à coup, af­fo­lé de joie, il se mit à dan­ser; et quelque chose son­na dans sa veste.
Il fut sur­pris, en­fon­ça ses mains en ses poches et rame­na la bourse aux cinq cents francs qu’il avait ou­bliée dans son ivresse! Cinq cents francs! quelle for­tune!
Il ver­sa les louis sur le comp­toir et les étala d’une lente ca­resse de sa main grande ou­verte pour les voir tous en même temps.
Il y en avait vingt-cinq, vingt-cinq pièces rondes, en or! toutes en or!
Elles brillaient sur le bois dans l’ombre épais­sie, et il les comp­tait et les re­comp­tait,
po­sant le doigt sur cha­cune et mur­mu­rant: «Une, deux, trois, quatre, cinq, — cent;
— six, sept, huit, neuf, dix, — deux cents»; puis il les re­mit dans sa bourse qu’il ca­cha de nou­veau dans sa poche.
Qui sau­ra et qui pour­rait dire le com­bat ter­rible li­vré dans l’âme du Ro­sier entre le mal et le bien,
l’at­taque tu­mul­tueuse de Sa­tan, ses ruses, les ten­ta­tions qu’il jeta en ce cœur ti­mide et vierge?
Quelles sug­gestions, quelles images, quelles convoi­tises in­ven­ta le Malin pour émou­voir et perdre cet élu?
Il sai­sit son cha­peau, l’élu de Mme Hus­son, son cha­peau qui por­tait en­core le pe­tit bou­quet de fleurs d’oran­ger, et, sor­tant par la ruelle der­rière la mai­son, il dispa­rut dans la nuit.
La frui­tière Vir­gi­nie, pré­ve­nue que son fils était rent­ré, re­vint presque aus­si­tôt et trou­va la mai­son vide.
Elle at­ten­dit, sans s’éton­ner d’abord; puis, au bout d’un quart d’heure, elle s’informa.
Les voi­sins de la rue Dau­phine avaient vu entrer Isi­dore et ne l’avaient point vu res­sor­tir. Donc on le cher­cha: on ne le dé­cou­vrit point.
La frui­tière, in­quiète, cou­rut à la mai­rie: le maire ne sa­vait rien, si­non qu’il avait lais­sé le Ro­sier de­vant sa porte.
Mme Hus­son ve­nait de se cou­cher quand on l’aver­tit que son pro­té­gé avait dispa­ru.
Elle re­mit aus­si­tôt sa per­ruque, se leva et vint elle-même chez Vir­gi­nie.
Vir­gi­nie, dont l’âme popu­laire avait l’émo­tion ra­pide, pleu­rait toutes ses larmes au mi­lieu de ses choux, de ses ca­rottes et de ses oi­gnons.
On crai­gnait un acci­dent. Le­quel? Le com­man­dant Des­barres pré­vint la gen­darme­rie qui fit une ronde au­tour de la ville;
et on trou­va, sur la route de Pon­toise, le pe­tit bou­quet de fleurs d’oran­ger.
Il fut pla­cé sur une table au­tour de la­quelle déli­bé­raient les au­to­ri­tés.
Le Ro­sier avait dû être vic­time d’une ruse, d’une ma­chi­na­tion, d’une ja­lou­sie; mais com­ment?
Quel moyen avait-on em­ployé pour en­le­ver cet inno­cent, et dans quel but?
Las de cher­cher sans trou­ver, les au­to­ri­tés se cou­chèrent. Vir­gi­nie seule veilla dans les larmes.
Or, le len­de­main soir, quand pas­sa, à son re­tour, la diligence de Pa­ris, Gi­sors ap­prit avec stu­peur que son Ro­sier avait ar­rê­té la voi­ture à deux cents mètres du pays,
était mon­té, avait payé sa place en don­nant un louis dont on lui re­mit la mon­naie,
et qu’il était descen­du tran­quille­ment dans le cœur de la grande ville.
L’émo­tion de­vint consi­dé­rable dans le pays. Des lettres furent échan­gées entre le maire et le chef de la po­lice pa­ri­sienne, mais n’ame­nèrent au­cune dé­cou­verte.
Les jours suivaient les jours, la se­maine s’écou­la.
Or, un ma­tin, le Dr Bar­be­sol, sor­tit de bonne heure, aper­çut, as­sis sur le seuil d’une porte, un homme vêtu de toile grise,
et qui dor­mait la tête contre le mur. Il s’ap­pro­cha et re­con­nut Isi­dore.
Vou­lant le ré­veiller, il n’y put par­venir.
L’ex-Ro­sier dor­mait d’un sommeil pro­fond, in­vincible, in­quié­tant, et le méde­cin, sur­pris, alla re­qué­rir de l’aide afin de por­ter le jeune homme à la phar­ma­cie Bon­che­val.
Lors­qu’on le sou­le­va, une bou­teille vide appa­rut, ca­chée sous lui, et, l’ayant flai­rée, le docteur dé­cla­ra qu’elle avait conte­nu de l’eau-de-vie.
C’était un indice qui ser­vit pour les soins à don­ner. Ils réus­sirent.
Isi­dore était ivre, ivre et abru­ti par huit jours de soû­le­rie, ivre et dé­goû­tant à n’être pas tou­ché par un chif­fon­nier.
Son beau cos­tume de cou­til blanc était de­ve­nu une loque grise, jaune, grais­seuse, fan­geuse, dé­chi­que­tée, ignoble;
et sa per­sonne sen­tait toutes sortes d’odeurs d’égout, de ruis­seau et de vice.
Il fut lavé, ser­mon­né, en­fer­mé, et pen­dant quatre jours ne sor­tit point. Il sem­blait hon­teux et repen­tant.
On n’avait re­trou­vé sur lui ni la bourse aux cinq cents francs, ni le li­vret de caisse d’épargne,
ni même sa montre d’ar­gent, hé­ri­tage sa­cré lais­sé par son père le frui­tier.
Le cin­quième jour, il se ris­qua dans la rue Dau­phine.
Les re­gards cu­rieux le suivaient et il al­lait le long des mai­sons la tête basse, les yeux fuyants.
On le per­dit de vue à la sor­tie du pays vers la val­lée; mais deux heures plus tard il re­pa­rut, ri­ca­nant et se heur­tant aux murs. Il était ivre, com­plè­te­ment ivre.
Rien ne le cor­ri­gea.
Chas­sé par sa mère, il de­vint char­re­tier et condui­sit les voi­tures de char­bon de la mai­son Pou­gri­sel, qui existe en­core au­jourd’hui.
Sa ré­pu­ta­tion d’ivrogne de­vint si grande, s’éten­dit si loin, qu’à Évreux même on par­lait du Ro­sier de Mme Hus­son,
et les po­chards du pays ont conser­vé ce sur­nom.
Un bien­fait n’est jamais per­du.
Le Dr Ma­ram­bot se frot­tait les mains en termi­nant son histoire. Je lui de­man­dai:
— As-tu connu le Ro­sier, toi?
— Oui, j’ai eu l’hon­neur de lui fermer les yeux.
— De quoi est-il mort?
— Dans une crise de de­li­rium tre­mens, na­tu­rel­le­ment.
Nous étions ar­ri­vés près de la vieille for­te­resse, amas de mu­railles rui­nées que do­minent l’énorme tour Saint-Tho­mas-de-Can­tor­bé­ry et la tour dite du Pri­son­nier.
Ma­ram­bot me conta l’histoire de ce pri­son­nier qui, au moyen d’un clou, cou­vrit de sculp­tures les murs de son ca­chot, en suivant les mou­ve­ments du so­leil à tra­vers la fente étroite d’une meur­trière.
Puis j’ap­pris que Clo­taire II avait don­né le pa­tri­moine de Gi­sors à son cou­sin saint Ro­main, évêque de Rouen,
que Gi­sors ces­sa d’être la capi­tale de tout le Vexin après le trai­té de Saint-Clair-sur-Epte,
que la ville est le pre­mier point stra­té­gique de toute cette par­tie de la France et qu’elle fut, par suite de cet avan­tage, prise et re­prise un nombre in­fi­ni de fois.
Sur l’ordre de Guillaume le Roux, le cé­lèbre in­génieur Ro­bert de Bel­lesme y construi­sit une puis­sante for­te­resse at­ta­quée plus tard par Louis le Gros,
puis par les ba­rons nor­mands, dé­fen­due par Ro­bert de Can­dos, cé­dée en­fin à Louis le Gros par Geof­froy Plan­ta­ge­net,
re­prise par les An­glais à la suite d’une tra­hi­son des Tem­pliers, dis­pu­tée entre Phi­lippe-Au­guste et Ri­chard Cœur de Lion,
brû­lée par Edouard III d’An­gle­terre qui ne put prendre le châ­teau, en­le­vée de nou­veau par les An­glais en 1419,
ren­due plus tard à Charles VII par Ri­chard de Mar­bu­ry, prise par le duc de Calabre,
oc­cu­pée par la Ligue, ha­bi­tée par Hen­ri IV, etc., etc.
Et Ma­ram­bot, convain­cu, presque élo­quent, ré­pé­tait:
— Quels gueux, ces An­glais!!! Et quels po­chards, mon cher; tous Ro­siers, ces hypo­crites-là.
Puis après un si­lence, ten­dant son bras vers la mince ri­vière qui brillait dans la prai­rie:
— Sa­vais-tu qu’Hen­ry Mon­nier fût un des pê­cheurs les plus as­si­dus des bords de l’Epte?
— Non, je ne sa­vais pas.
— Et Bouf­fé, mon cher, Bouf­fé a été ici peintre vi­trier.
— Al­lons donc!
— Mais oui. Com­ment peux-tu igno­rer ces choses-là!

Guy de Maupassant
Le Rosier de Madame Husson / Der Tugendpreis
Zweisprachige Ausgabe
Übersetzt von Georg Freiherr von Ompteda

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